TU TE SOUVIENS QUAND…
MES CHEVEUX N’ÉTAIENT PAS À LA MODE

14 novembre 2016

Depuis l’explosion du mouvement nappy (merci la vie), j’entend parfois, de la part d’ami(e)s, ou non, caucasien(nes), mais pas seulement : « Vous là, vous êtes trop à la mode maintenant, des bouclettes, y en a partout, ça n’est même plus original votre coiffure », « Vous vous ressemblez toutes », « Vous êtes le cliché de la métisse aux cheveux frisés », « Maintenant vous n’êtes plus rares ».

« Vous êtes à la mode ».

Ça n’est pas une phrase que j’aime particulièrement, surtout accompagnée du ton employé, généralement… Mais en fait, tu sais quoi, j’aime tellement ça, être à la mode! Et tu sais pourquoi? Parce que je ne me souviens que trop bien, de l’époque où les touffettes n’étaient pas à la mode.

Parce que je me souviens quand, après l’un des plus grands crimes contre l’humanité, tu m’as coupé de ma culture et forcé à correspondre à ton standard de la beauté caucasienne en me lissant les cheveux.

Parce que je me souviens quand, la seule coiffure acceptable en société est restée trop longtemps, et reste encore à certains endroits, le cheveux lisse.

Parce que je me souviens quand, je suis obligée d’appliquer sur mon cuir chevelu, des produits qui sentent l’ammoniac, qui brûlent, qui cassent mes cheveux, que ma nature est considérée comme inappropriée, et que nous-mêmes, nous sommes encore toute une communauté à avoir honte de nos cheveux grainés!

Parce que je me souviens quand, la beauté de mes cheveux n’est pas acquise : je dois la démontrer.

Parce que je me souviens quand, encore aujourd’hui, il faut qu’une caucasienne porte mes coiffures afro pour que le monde se rende compte que c’est beau. Je me souviens quand, encore aujourd’hui, au vingt-et-unième siècle, j’ai besoin de l’approbation du caucasien pour être acceptée dans la société.

Parce que je me souviens quand, il y a vingt ans, mes cheveux étaient « originaux », et qu’on me demandait si j’avais mis les doigts dans la prise, si je pouvais cacher des choses dedans, si je les lavais, si je n’avais pas des poux.

Parce que je me souviens quand, il y a vingt ans, mes cheveux étaient « originaux », et pas beaux.

Parce que je me souviens quand, avant un entretien professionnel, je dois réfléchir à garder mes cheveux naturels ou non, car la majorité de mes interlocuteurs penseront que je suis drôle, pas sérieuse et négligée en regardant mon afro.

Parce que je me souviens quand, dans mes cheveux, tu ne vois qu’un acte rebelle ou politique : en fait, ce sont juste mes cheveux, tels qu’ils sortent de mon crâne, depuis ma naissance. Ça n’est pas mon choix, ça ne devrait pas être un choix. C’est ma nature. Ni plus, ni moins.

Parce que je me souviens quand, dans la rue, tu veux toucher mes cheveux pour voir comment ça fait, comme si on était encore en 1800 et que j’étais l’être humain en cage du zoo que tu visites. Ou encore, quand tu présumes d’office que je fumes de la weed, parce que tu sais, « avec mes cheveux »…

Et parce que aujourd’hui encore, des personnes se font virer de leur emploi pour porter des tresses jugées non professionnelles, des étudiant(e)s se font renvoyer de leur école pour porter un afro ou des locks, jugés comme inapproprié ou trop distrayant pour les autres élèves. Encore une fois, je ne suis pas un animal de foire.

Alors, tant mieux si je suis à la mode, tant mieux si la mode nous donne une tribune, une légitimité, une assurance, tant mieux si toi, caucasien(ne), tu as besoin de me voir partout dans la rue, sur les réseaux sociaux, sur les podiums de mode, dans les publicités et magazines, pour comprendre que ma coiffure ne te donne pas un indice sur mon quotient intellectuel, ma capacité de concentration, mon niveau de sérieux, ou ma consommation de drogue.

Tant mieux si je suis à la mode. Car ici, je te parle de mes cheveux, mais je pourrai te parler de bien plus. Car même si ma peau est blanche, elle se teint automatiquement à tes yeux en association avec mes cheveux. Et une chose que je peux te dire, c’est que tout ça fait qu’on doit constamment faire nos preuves. Pour nous, rien n’est acquis. On doit prouver que nos cheveux sont beaux, prouver que notre peau est belle, prouver que notre danse est noble, prouver que notre musique est noble… En permanence, on doit faire nos preuves, c’est-à-dire en faire, deux fois, trois fois, dix fois plus. C’est ce qui nous rend créatif. Alors ne t’étonne pas si nous, les noirs à la mode, on est en haut des podiums d’athlétisme, en haut des podiums de danse, en haut des podium de miss France ou miss Univers. Ne t’étonne pas si bientôt, tu nous trouveras en haut de tous les podiums. Car de notre estime si basse, au final, nous n’avons que tout à prouver.

Image de couverture : © 2013 Carlos Guerra