VOYAGE EN INDE

Deuxième partie

janvier 2015 – mars 2017
par Jessica Valoise

I

J’AIME

J’aime me sentir totalement perdue dans une allée du marché, ne pas comprendre la langue que j’entend et tenter de comprendre ce que je vois.

J’aime la sensation de brûlure de chaque côtés de ma langue, causée par le piment.

J’aime les repas partagés avec Anil. J’aime quand il chante. Et quand il danse.

J’aime voir le sourire de Vishnu.

J’aime entendre le rire enfantin de Priyanka.

J’aime sentir l’encens que Nikita fait brûler lors de sa prière matinale.

J’aime voir le visage dur et fermé du cuisinier s’ouvrir et s’illuminer lorsqu’il fait une blague malicieuse.

J’aime les couchers de soleil silencieux sur la plage.

J’aime chiller avec Priyanka, Nikita et les guests venant des quatre coins du monde, sous le ciel étoilé.

J’aime quand je commence à prendre mes repères, à comprendre quelques mots d’Hindi et même à pouvoir en parler. J’aime quand je réussi à adopter automatiquement un comportement, une gestuelle locale.

J’aime quand j’ai la sensation d’être au bon endroit, au bon moment.

Au port du vieux Goa © 2015 Jessica VALOISE

II

NON, JE NE SUIS PAS COURAGEUSE

« À ta place j’aurai trop peur! »

« Tu es vraiment courageuse. »

« Je t’admire. »

Ce sont les trois phrases – quand elles n’en forment pas qu’une seule – que j’entend le plus souvent, lorsque je pars en voyage, seule.

La plupart du temps, je répond par un sourire.

Alors que dans ma tête, tout ce que je pense c’est :

« Je suis terrifiée. »

« Non je ne suis pas courageuse. »

« Tu n’as aucune raison de m’admirer. »

Oui, à ma place, j’ai peur. Terriblement peur.

Lorsque je suis partie seule au Canada en 2013, j’ai eu tellement, mais tellement peur! Je n’ai réalisé que lorsque j’ai passé les portes de sécurité de l’aéroport, en laissant ma famille et Kip’ derrière moi. Une angoisse m’a submergée, j’ai presque hésité, je me suis dis qu’il était encore temps de faire demi-tour! Une fois assise dans l’avion, je me suis demandé :

« Est-ce que tout ça en vaut la peine? Pourquoi quitter un certain confort et risquer la galère? Comment je vais faire pour travailler dans ce que j’aime? Pour me faire un réseau? Des amis? Puis si je suis en galère d’argent? Si je ne peux pas rentrer? Comment je vais faire? ».

Toutes ces questions, je me les suis posées. Puis comme je n’avais pas les réponses, ben j’ai préféré dormir.

Lorsque j’ai pris la décision de partir seule en Inde cet hiver, j’étais tellement impatiente de vivre cette aventure! Puis quand j’ai reçu mon visa quatre jours après avoir déposé la demande, j’ai commencé à stresser. Je me souviens quand j’en ai fais la demande, je me disais « faites que ça prenne un maximum de temps ». Quand je suis arrivée à l’aéroport et que les agents au comptoir m’ont dit qu’il n’y avait pas de place staff de disponible, j’étais presque soulagée. Quand cinq minutes avant l’embarquement ils m’ont dit que finalement deux personnes venaient d’annuler et que j’avais une place, je me suis dis « mais noooooon j’ai peur!!! ». Kip’ m’a demandé pourquoi j’avais peur. Je lui ai donné toutes les raisons classiques, et il m’a répondu « ben pourquoi tu veux que ça arrive, puis au pire ben tu rentres. » Ben oui. C’est la réponse que je donne tout le temps aux gens en plus. Et pourtant, ça n’a pas enlevé cette petite boule que j’avais dans le ventre. Ma voisine de siège voyageait seule aussi, pour la première fois dans un pays du sud, et elle aussi avait peur, mais était super impatiente. Du coup, on a partagé nos angoisses, et ça nous a rassuré.

Alors oui, j’ai peur. J’ai peur quand je prend l’avion pour une nouvelle destination. J’ai peur chaque fois que je change de ville. J’ai peur que mes amis m’oublient. J’ai peur qu’il m’oublie. J’ai peur de passer à côté des moments importants. J’ai peur de me perdre. J’ai peur de ne pas m’en sortir. J’ai peur d’avoir un accident. D’être en galère. De me faire attaquer. Qu’on me vole mon appareil photo, mon ordinateur, ma carte de résidente permanente, ma peluche Simba. Une amie m’a dit qu’elle avait peur des méchants, des rats, et de laisser son copain. Comment lui dire que j’ai peur des chiens et que chaque destination où je vais il y a des meutes de chiens sauvages à chaque coin de rue. Comment lui dire que j’ai peur des gens tout court, qu’ils soient gentils ou méchants. Comment lui dire que j’ai peur de ne jamais trouver quelqu’un à cause de ce mode de vie instable…

En 2011, tout a foutu le camps dans ma vie. Depuis, la peur est là, toujours, mais tellement insignifiante au final… Alors, j’ai peur, mais j’ai décidé de faire confiance. Confiance à la vie et à ce qu’elle me réserve. Ce quoi doit arriver, arrivera.

Mais comment lui dire que si cette peur ne me paralyse pas, ça n’est pas parce que je suis courageuse, mais parce que je suis incapable de rester à la même place sans mourir à l’intérieur de moi.

Est-ce courageux d’être totalement incapable d’être employée? Est-ce courageux d’être incapable de rester à un endroit plus de six mois sans péter un câble? Est-ce courageux d’être dépendant de ce besoin de liberté, de ce besoin de découverte, de ce besoin de mouvement, au point de ne pas être présente aux naissances, aux mariages, aux anniversaires de mes proches? Au point de ne pas voir mes nièces et neveux grandir? Est-ce courageux de partir malgré ses :

« s’il-te-plaît, arrête de partir, reste, pose toi… »?

L’hiver dernier, j’ai rencontré ma naturopathe après trois ans, car ma santé s’était de nouveau dégradée – malgré aucune infraction au régime alimentaire que je devais suivre, certains de mes soucis digestifs était revenu. Lors de notre première rencontre, après avoir pratiqué son massage abdominal, elle me dit que mon feu intérieur s’était éteint, qu’il fallait que je vive avec passion, que je retrouve ma flamme. Ça m’a surprise et j’étais très sceptique car ça faisait un peu plus d’un an que je vivais enfin de mon art, tout ce que j’avais toujours espéré. Une semaine après, je la revois pour faire un bilan, et elle me demande si j’ai eu des pensées particulières durant cette semaine. Je ne réfléchis pas trop, puis comme j’étais sceptique, je répond directement « non ». Elle me dit :

« Réfléchis bien aux discussions que tu as eu, aux personnes que tu as rencontré, et on en parle après le massage. »

Et là, je me souviens. Cette semaine là, au moins cinq personnes sont venues me parler de voyage, me demander où en était mon projet de tour du monde, et j’ai fais la magnifique et inspirante rencontre d’une voyageuse-photographe, avec qui nous avons discuté voyage durant plusieurs heures… C’est donc ça? Ma naturopathe me répond :

« Enfin! Voilà où je voulais en venir! Tu ne peux pas rester à la même place, tu n’es pas faite pour ça, tu es une nomade! Et chaque fois que tu resteras trop longtemps au même endroit, tu retrouveras tes problèmes de santé. »

Voyager pour moi est donc plus qu’une envie, c’est un besoin. Un besoin vital. Est-ce courageux que de faire ce qui est nécessaire pour sa survie? Non, je ne pense pas. Pas pour moi en tout cas.

Moi, je t’admire quand tu me dis que tu vas emménager avec ton copain. Je t’admire quand tu me dis que tu vas avoir un enfant, que tu vas consacrer ta vie à ta famille. Je t’admire quand tu me dis que tu as un nouveau travail à durée indéterminée et que tu en es heureux. Je t’admire parce moi, l’engagement ça me fait peur, les responsabilités, ça m’angoisse.

Alors, ne m’admire pas. Inspire toi, tout au plus.

Mais ne m’admire pas. Parce que moi, comme toi, je tente juste de survivre dans ce monde qui est le notre.

Plage de Goa © 2015 Jessica VALOISE</em></h6>
À Tara Verde, Goa © 2015 Jessica VALOISE
Plage de Goa © 2015 Jessica VALOISE
Chapora Fort, Goa © 2015 Jessica VALOISE

III

WHAT’S THE DIFFERENCE BETWEEN ME AND YOU?

Ce matin, je me suis réveillée avec l’air de la reprise du morceau « What’s the Difference » de Dr. Dre, par le band du Cypher de Montréal.

Montréal me manque, et j’ai envie d’écouter cette chanson, mais non seulement je n’ai pas de connexion internet assez puissante, et surtout je n’ai pas vraiment le temps étant donné que je pars dans quelques heures prendre un bus pour de nouvelles aventures, et que je dois emballer ma toile pour l’envoyer au Canada…

Bref, me voilà partie pour une longue journée quelque peu stressante.

Le plan est de partagé un taxi avec Anil, qui lui, va à l’aéroport pour rejoindre sa famille dans le Nord. Sa fille va se marier, et c’est elle qui a choisi son futur mari – les choses évoluent doucement mais sûrement en Inde – du coup les présentations au père doivent se faire afin que le futur mari soit approuvé – ou pas.

Le plan initial, qu’Anil m’annonce avec une assurance sans pareil – « On est super large, tu as laaaaargement le temps. » – : 15h départ de Goa – 16h arrivée à Panjim pour que j’envoie ma toile en express au Canada via un transporteur privé – 16h30 pendant ce temps le taxi dépose Anil à l’aéroport – 17h le taxi me récupère – 17h30/18h maximum, j’arrive à la station de bus où je dois être à 18h30.

Mais ça, c’est sans vous parler de la notion de temps chez les Indiens…

16h30 – Nous arrivons à Panjim. La reprise de « What’s the difference » ne m’a pas quitté durant tout le trajet. Je prend ma toile et me dirige dans le bureau DHL. Après avoir passé une bonne heure à l’emballer dans du papier journal, des cartons, du scotch etc, le gars que nous appellerons John me dit que c’est un hors format et qu’ils ne peuvent pas la prendre. Je lui demande quelle est l’autre solution parce que je dois vraiment l’envoyer. John me dit qu’il faut la rouler dans un tube, mais qu’ils n’ont pas de tube à cette taille. Papa John – je ne sais pas si c’était son père, mais il était très vieux – lui parle en Hindi. John me dit que je peux aller acheter un je-ne-sais-pas-quoi en plastique dans un magasin un peu plus loin « tu sais au coin là puis là, faut que tu prennes une voiture… » Bref, galère, j’ai la flemme, et je n’ai que 30 minutes. Papa John se propose d’y aller. Pendant ce temps, on discute de choses super cool quand tout à coup… Papa John revient avec… Un morceau de gouttière! Système D mon frère! Pourquoi n’y ai-je jamais pensé?! Papa John emballe donc ma toile avec grand soin, pendant ce temps avec John on essaye de trouver la meilleure solution pour envoyer ma toile à temps, le plus rapidement possible et le moins cher possible. Pour une fois qu’on n’essaye pas de m’arnaquer, et qu’on fait des pieds et des mains pour réaliser un travail correct… Donc c’est bon, c’est choisi, emballé, réglé, mission accomplie, heureuse je suis!

Vous avez l’impression que cette opération a duré 10 minutes? 15 tout au plus? C’est vrai, je ne vous ai toujours pas parlé de la notion de temps chez les Indiens… Avec tout ça, il est en fait 17h30. Et Pralhad, mon chauffeur de taxi n’est toujours pas de retour. Je l’appelle, il me dit qu’il sera là à 18h. Ok… 18h08 « J’arrive dans 5 minutes ». Dans ma tête c’est mort, je n’aurai jamais dû écouter le plan d’Anil, je vais rater mon bus, et je ne sais pas encore comment je vais improviser. « What’s the difference » ne m’a toujours pas quitté.

C’est donc après 50 minutes d’attente que Pralhad arrive en furie – j’ai oublié de préciser que c’était l’alter ego de Sami Naceri – ce qui n’est pas pour me déplaire – « À quelle heure tu dois être là-bas? » – « 18h30 » – « Ah ». « Ah » tu parles! Slaloms, dépassements, 100km/h dans un embouteillage, « ça n’est pas un passage pour les voitures ça? » Bon, ben maintenant ç’en est un. 18h47, arrivée sur le parking avec l’espoir que parmi les bus présents, il y ait le mien, Pralhad prend mon ticket et commence à se renseigner auprès des différents chauffeurs. Ouf! Ça se jouait vraiment à quelques minutes. Je remercie Pralhad en lui disant qu’il est le meilleur chauffeur de Goa.

J’entre alors dans le bus, et la sensation que je ressens en voyant les couchettes est sans pareil. Cette excitation du voyage, ce départ pour l’inconnu, ces voyageurs… Ça me rappelle un peu les colonies de vacances que j’adorais tant.

Je m’allonge sur ma couchette, commence à relaxer, à me rendre compte qu’avec tout ça, je n’ai pas mangé, mais que ça n’est pas très grave, puisque je sais que je vais dormir pendant les 12h de trajet, que j’aurai du prendre mon chargeur portatif parce que là, j’écouterai bien du son, mais que ça serait plus raisonnable de garder de la batterie pour pouvoir appeler mon host une fois arrivée à Hampi… Puis soudain de la musique coupe mon flow de pensées, « Slim Shady » d’Eminem. Les voisins du dessus ont décidé de faire un petit party apparement. Ça me plaît bien d’entendre un peu de hip hop.

« ‘Cause I’m Slim Shady,
yes I’m the real Shady
All you other Slim Shadys,
are just imitating
So won’t the real Shady, please stand up
Please stand up, please stand up… »
The Real Slim Shady, Eminem

À peine les paroles du célèbre morceau d’Eminem terminées, qu’entend-je…?! Les premières notes de « What’s the difference ». Aaah! Aaah!!

Aaaah… Ces doux moments qui aiment vous laisser penser que vous êtes au bon endroit, au bon moment, et que tout va bien.

Je m’endors alors avec vue sur les étoiles, large sourire aux lèvres, en pensant à Montréal, et en me disant que la maison n’est jamais très loin, lorsqu’elle est en nous.

Travailleurs à Goa © 2015 Jessica VALOISE
Lever de soleil au Monkey Temple à Hampi © 2016 Jessica VALOISE
À Goa © 2015 Jessica VALOISE
Dans le bus couchette pour Hampi © 2016 Jessica VALOISE

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