VOYAGE EN INDE

Deuxième partie

janvier 2015 – mars 2016
par Jessica Valoise

VI

J’AIME

J’aime me sentir totalement perdue dans une allée du marché, ne pas comprendre la langue que j’entend et tenter de comprendre ce que je vois.

J’aime la sensation de brûlure de chaque côtés de ma langue, causée par le piment.

J’aime les repas partagés avec Anil. J’aime quand il chante. Et quand il danse.

J’aime voir le sourire de Vishnu.

J’aime entendre le rire enfantin de Priyanka.

J’aime sentir l’encens que Nikita fait brûler lors de sa prière matinale.

J’aime voir le visage dur et fermé du cuisinier s’ouvrir et s’illuminer lorsqu’il fait une blague malicieuse.

J’aime les couchers de soleil silencieux sur la plage.

J’aime chiller avec Priyanka, Nikita et les guests venant des quatre coins du monde, sous le ciel étoilé.

J’aime quand je commence à prendre mes repères, à comprendre quelques mots d’Hindi et même à pouvoir en parler. J’aime quand je réussi à adopter automatiquement un comportement, une gestuelle locale.

J’aime quand j’ai la sensation d’être au bon endroit, au bon moment.

Au port du vieux Goa © 2015 Jessica VALOISE

VII

NON, JE NE SUIS PAS COURAGEUSE

« À ta place j’aurai trop peur! »

« Tu es vraiment courageuse. »

« Je t’admire. »

Ce sont les trois phrases – quand elles n’en forment pas qu’une seule – que j’entend le plus souvent, lorsque je pars en voyage, seule.

La plupart du temps, je répond par un sourire.

Alors que dans ma tête, tout ce que je pense c’est :

« Je suis terrifiée. »

« Non je ne suis pas courageuse. »

« Tu n’as aucune raison de m’admirer. »

Oui, à ma place, j’ai peur. Terriblement peur.

Lorsque je suis partie seule au Canada en 2013, j’ai eu tellement, mais tellement peur! Je n’ai réalisé que lorsque j’ai passé les portes de sécurité de l’aéroport, en laissant ma famille et Kip’ derrière moi. Une angoisse m’a submergée, j’ai presque hésité, je me suis dis qu’il était encore temps de faire demi-tour! Une fois assise dans l’avion, je me suis demandé :

« Est-ce que tout ça en vaut la peine? Pourquoi quitter un certain confort et risquer la galère? Comment je vais faire pour travailler dans ce que j’aime? Pour me faire un réseau? Des amis? Puis si je suis en galère d’argent? Si je ne peux pas rentrer? Comment je vais faire? ».

Toutes ces questions, je me les suis posées. Puis comme je n’avais pas les réponses, ben j’ai préféré dormir.

Lorsque j’ai pris la décision de partir seule en Inde cet hiver, j’étais tellement impatiente de vivre cette aventure! Puis quand j’ai reçu mon visa quatre jours après avoir déposé la demande, j’ai commencé à stresser. Je me souviens quand j’en ai fais la demande, je me disais « faites que ça prenne un maximum de temps ». Quand je suis arrivée à l’aéroport et que les agents au comptoir m’ont dit qu’il n’y avait pas de place staff de disponible, j’étais presque soulagée. Quand cinq minutes avant l’embarquement ils m’ont dit que finalement deux personnes venaient d’annuler et que j’avais une place, je me suis dis « mais noooooon j’ai peur!!! ». Kip’ m’a demandé pourquoi j’avais peur. Je lui ai donné toutes les raisons classiques, et il m’a répondu « ben pourquoi tu veux que ça arrive, puis au pire ben tu rentres. » Ben oui. C’est la réponse que je donne tout le temps aux gens en plus. Et pourtant, ça n’a pas enlevé cette petite boule que j’avais dans le ventre. Ma voisine de siège voyageait seule aussi, pour la première fois dans un pays du sud, et elle aussi avait peur, mais était super impatiente. Du coup, on a partagé nos angoisses, et ça nous a rassuré.

Alors oui, j’ai peur. J’ai peur quand je prend l’avion pour une nouvelle destination. J’ai peur chaque fois que je change de ville. J’ai peur que mes amis m’oublient. J’ai peur qu’il m’oublie. J’ai peur de passer à côté des moments importants. J’ai peur de me perdre. J’ai peur de ne pas m’en sortir. J’ai peur d’avoir un accident. D’être en galère. De me faire attaquer. Qu’on me vole mon appareil photo, mon ordinateur, ma carte de résidente permanente, ma peluche Simba. Une amie m’a dit qu’elle avait peur des méchants, des rats, et de laisser son copain. Comment lui dire que j’ai peur des chiens et que chaque destination où je vais il y a des meutes de chiens sauvages à chaque coin de rue. Comment lui dire que j’ai peur des gens tout court, qu’ils soient gentils ou méchants. Comment lui dire que j’ai peur de ne jamais trouver quelqu’un à cause de ce mode de vie instable…

En 2011, tout a foutu le camps dans ma vie. Depuis, la peur est là, toujours, mais tellement insignifiante au final… Alors, j’ai peur, mais j’ai décidé de faire confiance. Confiance à la vie et à ce qu’elle me réserve. Ce quoi doit arriver, arrivera.

Mais comment lui dire que si cette peur ne me paralyse pas, ça n’est pas parce que je suis courageuse, mais parce que je suis incapable de rester à la même place sans mourir à l’intérieur de moi.

Est-ce courageux d’être totalement incapable d’être employée? Est-ce courageux d’être incapable de rester à un endroit plus de six mois sans péter un câble? Est-ce courageux d’être dépendant de ce besoin de liberté, de ce besoin de découverte, de ce besoin de mouvement, au point de ne pas être présente aux naissances, aux mariages, aux anniversaires de mes proches? Au point de ne pas voir mes nièces et neveux grandir? Est-ce courageux de partir malgré ses :

« s’il-te-plaît, arrête de partir, reste, pose toi… »?

L’hiver dernier, j’ai rencontré ma naturopathe après trois ans, car ma santé s’était de nouveau dégradée – malgré aucune infraction au régime alimentaire que je devais suivre, certains de mes soucis digestifs était revenu. Lors de notre première rencontre, après avoir pratiqué son massage abdominal, elle me dit que mon feu intérieur s’était éteint, qu’il fallait que je vive avec passion, que je retrouve ma flamme. Ça m’a surprise et j’étais très sceptique car ça faisait un peu plus d’un an que je vivais enfin de mon art, tout ce que j’avais toujours espéré. Une semaine après, je la revois pour faire un bilan, et elle me demande si j’ai eu des pensées particulières durant cette semaine. Je ne réfléchis pas trop, puis comme j’étais sceptique, je répond directement « non ». Elle me dit :

« Réfléchis bien aux discussions que tu as eu, aux personnes que tu as rencontré, et on en parle après le massage. »

Et là, je me souviens. Cette semaine là, au moins cinq personnes sont venues me parler de voyage, me demander où en était mon projet de tour du monde, et j’ai fais la magnifique et inspirante rencontre d’une voyageuse-photographe, avec qui nous avons discuté voyage durant plusieurs heures… C’est donc ça? Ma naturopathe me répond :

« Enfin! Voilà où je voulais en venir! Tu ne peux pas rester à la même place, tu n’es pas faite pour ça, tu es une nomade! Et chaque fois que tu resteras trop longtemps au même endroit, tu retrouveras tes problèmes de santé. »

Voyager pour moi est donc plus qu’une envie, c’est un besoin. Un besoin vital. Est-ce courageux que de faire ce qui est nécessaire pour sa survie? Non, je ne pense pas. Pas pour moi en tout cas.

Moi, je t’admire quand tu me dis que tu vas emménager avec ton copain. Je t’admire quand tu me dis que tu vas avoir un enfant, que tu vas consacrer ta vie à ta famille. Je t’admire quand tu me dis que tu as un nouveau travail à durée indéterminée et que tu en es heureux. Je t’admire parce moi, l’engagement ça me fait peur, les responsabilités, ça m’angoisse.

Alors, ne m’admire pas. Inspire toi, tout au plus.

Mais ne m’admire pas. Parce que moi, comme toi, je tente juste de survivre dans ce monde qui est le notre.

Plage de Goa © 2015 Jessica VALOISE</em></h6>
À Tara Verde, Goa © 2015 Jessica VALOISE
Plage de Goa © 2015 Jessica VALOISE
Chapora Fort, Goa © 2015 Jessica VALOISE

VIII

WHAT’S THE DIFFERENCE BETWEEN ME AND YOU?

Ce matin, je me suis réveillée avec l’air de la reprise du morceau « What’s the Difference » de Dr. Dre, par le band du Cypher de Montréal.

Montréal me manque, et j’ai envie d’écouter cette chanson, mais non seulement je n’ai pas de connexion internet assez puissante, et surtout je n’ai pas vraiment le temps étant donné que je pars dans quelques heures prendre un bus pour de nouvelles aventures, et que je dois emballer ma toile pour l’envoyer au Canada…

Bref, me voilà partie pour une longue journée quelque peu stressante.

Le plan est de partagé un taxi avec Anil, qui lui, va à l’aéroport pour rejoindre sa famille dans le Nord. Sa fille va se marier, et c’est elle qui a choisi son futur mari – les choses évoluent doucement mais sûrement en Inde – du coup les présentations au père doivent se faire afin que le futur mari soit approuvé – ou pas.

Le plan initial, qu’Anil m’annonce avec une assurance sans pareil – « On est super large, tu as laaaaargement le temps. » – : 15h départ de Goa – 16h arrivée à Panjim pour que j’envoie ma toile en express au Canada via un transporteur privé – 16h30 pendant ce temps le taxi dépose Anil à l’aéroport – 17h le taxi me récupère – 17h30/18h maximum, j’arrive à la station de bus où je dois être à 18h30.

Mais ça, c’est sans vous parler de la notion de temps chez les Indiens…

16h30 – Nous arrivons à Panjim. La reprise de « What’s the difference » ne m’a pas quitté durant tout le trajet. Je prend ma toile et me dirige dans le bureau DHL. Après avoir passé une bonne heure à l’emballer dans du papier journal, des cartons, du scotch etc, le gars que nous appellerons John me dit que c’est un hors format et qu’ils ne peuvent pas la prendre. Je lui demande quelle est l’autre solution parce que je dois vraiment l’envoyer. John me dit qu’il faut la rouler dans un tube, mais qu’ils n’ont pas de tube à cette taille. Papa John – je ne sais pas si c’était son père, mais il était très vieux – lui parle en Hindi. John me dit que je peux aller acheter un je-ne-sais-pas-quoi en plastique dans un magasin un peu plus loin « tu sais au coin là puis là, faut que tu prennes une voiture… » Bref, galère, j’ai la flemme, et je n’ai que 30 minutes. Papa John se propose d’y aller. Pendant ce temps, on discute de choses super cool quand tout à coup… Papa John revient avec… Un morceau de gouttière! Système D mon frère! Pourquoi n’y ai-je jamais pensé?! Papa John emballe donc ma toile avec grand soin, pendant ce temps avec John on essaye de trouver la meilleure solution pour envoyer ma toile à temps, le plus rapidement possible et le moins cher possible. Pour une fois qu’on n’essaye pas de m’arnaquer, et qu’on fait des pieds et des mains pour réaliser un travail correct… Donc c’est bon, c’est choisi, emballé, réglé, mission accomplie, heureuse je suis!

Vous avez l’impression que cette opération a duré 10 minutes? 15 tout au plus? C’est vrai, je ne vous ai toujours pas parlé de la notion de temps chez les Indiens… Avec tout ça, il est en fait 17h30. Et Pralhad, mon chauffeur de taxi n’est toujours pas de retour. Je l’appelle, il me dit qu’il sera là à 18h. Ok… 18h08 « J’arrive dans 5 minutes ». Dans ma tête c’est mort, je n’aurai jamais dû écouter le plan d’Anil, je vais rater mon bus, et je ne sais pas encore comment je vais improviser. « What’s the difference » ne m’a toujours pas quitté.

C’est donc après 50 minutes d’attente que Pralhad arrive en furie – j’ai oublié de préciser que c’était l’alter ego de Sami Naceri – ce qui n’est pas pour me déplaire – « À quelle heure tu dois être là-bas? » – « 18h30 » – « Ah ». « Ah » tu parles! Slaloms, dépassements, 100km/h dans un embouteillage, « ça n’est pas un passage pour les voitures ça? » Bon, ben maintenant ç’en est un. 18h47, arrivée sur le parking avec l’espoir que parmi les bus présents, il y ait le mien, Pralhad prend mon ticket et commence à se renseigner auprès des différents chauffeurs. Ouf! Ça se jouait vraiment à quelques minutes. Je remercie Pralhad en lui disant qu’il est le meilleur chauffeur de Goa.

J’entre alors dans le bus, et la sensation que je ressens en voyant les couchettes est sans pareil. Cette excitation du voyage, ce départ pour l’inconnu, ces voyageurs… Ça me rappelle un peu les colonies de vacances que j’adorais tant.

Je m’allonge sur ma couchette, commence à relaxer, à me rendre compte qu’avec tout ça, je n’ai pas mangé, mais que ça n’est pas très grave, puisque je sais que je vais dormir pendant les 12h de trajet, que j’aurai du prendre mon chargeur portatif parce que là, j’écouterai bien du son, mais que ça serait plus raisonnable de garder de la batterie pour pouvoir appeler mon host une fois arrivée à Hampi… Puis soudain de la musique coupe mon flow de pensées, « Slim Shady » d’Eminem. Les voisins du dessus ont décidé de faire un petit party apparement. Ça me plaît bien d’entendre un peu de hip hop.

« ‘Cause I’m Slim Shady,
yes I’m the real Shady
All you other Slim Shadys,
are just imitating
So won’t the real Shady, please stand up
Please stand up, please stand up… »
The Real Slim Shady, Eminem

À peine les paroles du célèbre morceau d’Eminem terminées, qu’entend-je…?! Les premières notes de « What’s the difference ». Aaah! Aaah!!

Aaaah… Ces doux moments qui aiment vous laisser penser que vous êtes au bon endroit, au bon moment, et que tout va bien.

Je m’endors alors avec vue sur les étoiles, large sourire aux lèvres, en pensant à Montréal, et en me disant que la maison n’est jamais très loin, lorsqu’elle est en nous.

Travailleurs à Goa © 2015 Jessica VALOISE
Lever de soleil au Monkey Temple à Hampi © 2016 Jessica VALOISE
À Goa © 2015 Jessica VALOISE
Dans le bus couchette pour Hampi © 2016 Jessica VALOISE

IX

PAR AMOUR DES MOTS

J’aime beaucoup de choses dans la vie, et il est très difficile pour moi de faire un classement, ou de savoir quel a été mon premier amour.

Je pense qu’après la danse, puis le dessin, sont venus les mots.

L’amour des mots.

Je me souviens précisément du moment où j’ai compris le mécanisme de lecture, autour de l’âge de 3-4 ans. C’est comme si un monde s’ouvrait à moi. Un univers! J’ai commencé à lire tout ce qui tombait sous mes yeux. Un de mes premiers « vrais » livres a été « Les malheurs de Sophie ». Il y avait une quantité de mots nouveaux et inconnus pour moi : un vrai bonheur! C’est alors que Le Dictionnaire m’a été introduit. « Mais n’est-ce pas le meilleur livre du monde?! » ai-je alors pensé!

Puis j’ai commencé à écrire. Des poèmes. J’ai même remporté un prix à 8 ou 9 ans. Puis [attention, instant dossier] j’ai été jouer au club de scrabble de mon village, avec les retraités. Des mots, des mots, encore des mots, toujours des mots…

Au lycée, j’ai eu un prof de français incroyable. Chaque fois qu’il parlait j’avais l’impression d’assister à une représentation théâtrale. Il nous a fait lire « Le parti pris des choses » de Francis Ponge : il était devenu mon livre préféré à vie! Ce prof, je pouvais l’écouter pendant des heures… Tout comme n’importe quelle personne maniant l’art des mots…

Au lycée aussi, j’avais un blog, très populaire. Trop. Je l’ai arrêté. Et je n’ai jamais plus écris publiquement. Un ami m’avait dit « Un jour t’écrira des livres, et le premier, tu l’appellera « Jonathan ». » J’ai commencé à l’écrire ce livre. Je ne sais pas si je le finirai un jour. Si je le publierai. Si vous le lirez…

Puis les voyages, les évènements, les changements radicaux dans ma vie, les challenges… Mais surtout, les voyages, ont ravivés la flamme de l’écriture. Chaque fois que je voyage, c’est comme un flot de mots incessant et infini qui s’écoule.

Il y a deux jours, dans le bus de nuit pour Bangalore, je pensais. Il pleuvait, ça faisait six semaines que je n’avais pas vu la pluie… J’adore le bruit et l’odeur de la pluie chaude… Je pensais au côté poétique et sacré de la pluie. Source de vie. Puis j’ai pensé à mon blog. Je me demandais qui ça intéressait finalement. Est-ce que ça n’était pas plus un journal intime qu’autre chose? Ne devrais-je pas garder ça privé? Pourquoi j’écris sur mes voyages, alors que ça n’est même pas des conseils de voyage que je donne? Je doutais, puis je me suis dis que je verrai plus tard, que je demanderai conseil à mes amis proches.

En arrivant, j’ouvre mon facebook, et reçois un message d’une amie de la fac. Le voici :

« Bon cette fois je le fais vraiment !

J’ai pensé plein de fois à t’écrire, et puis le temps, les évènements qui s’enchaînent, le manque de mot, d’infos, de thème, le jugement (qui ment toujours et qui m’entraîne loin de moi)…

Des excuses.

Parce que je n’ai pas grand chose à dire. Ou tellement.

Il est 3h36 du matin chez moi, à Paris, et je n’arrive pas dormir. Ma tête est pleine de « tout ce qu’il me reste à faire » comme si j’allais mourir tantôt (allez c’est gratuit). Alors pour me calmer l’esprit, je zone sur Facebook. J’espère que mes yeux vont tomber à force de faire défiler ce flot de like et de partages intarissables.
Et puis je tombe sur un nouvel article de toi. J’hésite parce que je sais que ça va pas m’endormir du tout. Mais je cède. Et je lis un article, puis deux, puis trois, puis tous.

Et là, je sens qu’il faut que je te le dise :

Merci.

Et bravo. Et encore ! Et re-merci.

Sous ta plume, ça semble facile. La vie, les voyages, l’art, l’amour de l’autre et de la vie. Même écrire semble facile puisque je m’y met.

Il y a 10 jours, j’étais au Laos (bon 3 semaines, c’est pas 3 mois, mais quand même c’est un voyage). Il y un mois et demi, j’ai eu 27 ans. Il y a deux ans et demi, j’ai compris que je devais mettre de la danse un peu partout dans ma vie si je voulais être en accord avec ce que je suis.

Alors oui c’est peut être parce qu’il y a des similitudes dans nos chemins que tes textes me parlent. Ou peut être parce qu’on a partagé les mêmes cours d’arts plastiques.

Peu importe, en tout cas, ça fait du bien. Cette nuit, je devais te l’écrire.

Merci de me rappeler qu’être artiste, ça vaut le coup, que c’est pas évident, mais que c’est nécessaire. Que j’ai le droit de le faire, qu’on a le droit d’être heureux, et de pas savoir comment faire, de rater, d’essayer, d’en parler, de demander.

Merci de partager ce qui te fait grandir, et plaisir. Tout ces petits rien et ces grands sauts.

Merci d’oser dire tout ça aussi bien.

J’attends la suite.

Colline »

Alors Colline, c’est moi qui te remercie.

X

LIBRE D’ÊTRE LIBRE

Aujourd’hui, une longue et inspirante journée s’est achevée.

Avec mon hôte, Kedar, nous sommes parti à 8h en moto, pour un trajet d’une heure, qui a commencé sous un vent frais, mais n’a pas tardé à se réchauffer dès que le soleil a pointé le bout de son nez. La moto, la ride, et le sentiment de liberté qu’elle procure…

À 17h30, après une belle journée à Hampi nous décidons de lever le camp. Le temps d’arriver à la rivière, le dernier bateau pour la traverser venait de partir… Nous voilà pris au piège. C’est alors qu’un immense détour et une virée de 4h nous attend… Ce qui n’est pas vraiment pour me déplaire, je dois bien l’avouer.

Sur la route, le soleil se couche derrière nous. Le spectacle est fabuleux. Puis dans le rétroviseur, j’aperçois mon épaule et le haut de mon bras brunis par le soleil. J’aime. Le soleil s’est couché. Désormais ce sont les étoiles et la demi lune qui nous accompagnent…

Notre moto © 2016 Jessica VALOISE
À Hampi, en attendant de traverser le fleuve © 2016 Jessica VALOISE
Avec mon hôte Kedar © 2016 Jessica VALOISE
Paysage de Hampi © 2016 Jessica VALOISE
Paysage de Hampi © 2016 Jessica VALOISE
Paysage de Hampi © 2016 Jessica VALOISE
Paysage de Hampi © 2016 Jessica VALOISE

En rentrant, la mère de Kedar me questionne sur mes projets de voyage, mon art, mes projets d’expositions dont je lui avais déjà parlé… Je lui demande si elle a déjà visité Delhi. Elle me dit que non, elle n’a jamais quitté sa région.

« Tu sais, vous, vous êtes libres, vous avez le choix. Mais moi ici, je dois m’occuper d’eux, de la maison, faire à manger, le ménage, refaire à manger, etc etc… Comment veux-tu que j’aille là-bas? »

Même si pour moi son travail est la plus beau travail du monde, ses paroles, je souhaite m’en souvenir à chaque seconde de ma vie! Je suis reconnaissante de la vie et de tout ce qu’elle m’offre, mais si un jour je bascule de l’autre côté, je relirai ces paroles, et je me les répèterai sans cesse.

Parce que je suis libre d’être libre.

Et que je dois chérir cette liberté comme s’il s’agissait de la chose la plus précieuse de ce monde.

XI

LA PAIX EST-ELLE POSSIBLE QUAND NOUS DEVONS SURVIVRE ?

Lorsque j’étais à Hampi, j’ai rencontré Tamarind au restaurant.

« Tamarind, comme le fruit » a-t-elle dit.

Tamarind est Israëlienne. Elle travaille à l’armée, elle aide les enfants des rues dans le nord d’Israël. Ceux qui me connaissent savent exactement ce que je pensais à ce moment là. J’ai voulu faire abstraction de la situation et de ma position, et juste parler de son voyage en solitaire depuis sept mois, en Asie.

Mais il a fallu que Kedar rentre en plein dans le sujet, sans aucunes pincettes.

Je me suis d’abord dit que je n’allais pas prendre part à la conversation et fermer mes oreilles.

Mais bien évidemment, si vous me connaissez, vous savez que c’était impossible.

Sans surprise, Tamarind est pro-Israël. Alors on parle. On débat. Mais comme d’habitude, il n’y pas une seule réponse, pas une seule solution, la situation est bien trop complexe.

Quand elle commence à dire que le monde entier en veut à Israël, c’est Kedar qui a pris la parole. Ça m’a un peu rassuré qu’il pense comme moi… En même temps, Kedar, il prône la paix dans le monde.

Il n’est pas nécessaire de relater le débat classique que nous avons eu. Au bout d’un moment, Tamarind s’est confié plus intimement, et là, elle m’a touché…

Tamarind nous a expliqué que dans son village, juifs et musulmans cohabitent très bien, qu’elle a des amis palestiniens, que tout se passe bien, qu’ils partagent des repas ensemble, qu’ils assistent aux fêtes religieuses des uns et des autres…

Mais que quand le lendemain une bombe éclate, et que c’est le frère de son ami musulman, ou son cousin qui s’est fait exploser, comment voulons-nous qu’elle reste amie avec eux, nous dit-elle.

Puis, quand son amie va à l’université, et qu’elle ne sait pas si elle la reverra le soir, parce qu’elle ne sait pas si il y aura un attentat, comment voulons-nous qu’elle reste amie avec eux.

Puis sans avoir besoin de nous donner tous les détails de ce qu’elle a déjà vécu, du nombre d’amis qu’elle a perdue, quand chaque matin, elle ne sait pas si c’est son dernier jour, comment voulons-nous qu’elle pense à la paix et à la cohabitation.

Elle nous l’a dit : « Mais je m’en fous complètement de la paix, de l’amour inconditionnel, de comprendre, de ne pas empirer les choses! Moi chaque jour, ce à quoi je pense, c’est la sécurité de mes soeurs, de ma mère, de mes amies! Je pense à rester en vie, et je pense à leur sauver la vie! C’est tout! Le reste je m’en fous complètement! »

Ça m’a laissé sans voix. J’ai pensé aux attentats de Paris. J’ai essayé d’imaginer sa situation. De me mettre à se place. Avec le minime aperçu (pas du tout comparable) de ce qu’on a eu…

Et j’ai commencé à comprendre. Effectivement. Lorsque la peur prend le dessus, il n’y a plus d’amour possible. Plus de paix possible. C’est humain. C’est naturel. C’est le premier sentiment que l’on va ressentir dans ce genre de situation : de la colère. Et de la peur.

La solution serait de ne jamais laisser la peur prendre le dessus. Ni la colère. De faire confiance. D’aimer. Et de se battre, pacifiquement.

C’est beau, et presque utopique.

Alors, je me pose la question, et je vous pose la question :

La paix est-elle possible quand nous devons survivre?

XII

LE BRUIT ET L’ODEUR

Non, il ne s’agit pas du tristement célèbre discours d’un de nos président.

« Le bruit et l’odeur » était le titre d’un texte que j’avais commencé à écrire à propos de Bangkok en 2014, que je n’ai probablement jamais fini, et qui doit être perdu quelque part dans le monde des disques durs qui plantent.

Bangalore me rappelle énormément Bangkok. Tous vos sens sont en éveil.

La ville court à mille à l’heure. Ça bouge. Partout. Dans tous les sens. L’architecture est un grand chaos organisé mélangeant les genres. L’art est présent dans les rues.

À cela vient s’ajouter le bruit. Un flot incessant de klaxon, qui peut vite vous faire perdre votre calme. Impossible de trouver un moment de silence, même au Jardin Botanique nous entendons les voitures qui surpeuplent largement la ville. Même la nuit, les chiens sauvages crient.

Pour finir, l’odeur. Parfois, par chance, on tombe dans un nuage de fumée d’encens. Mais la plupart du temps, malheureusement, l’odeur est insoutenable. Entre la pollution et les ordures, il ne faut pas avoir le nez fin…

Dans l’absolu, il n’y a rien d’agréable à tout ça. Mais qu’est-ce que j’aime le fait de ressentir. Ressentir et sentir un lieu, au sens propre comme au sens figuré. Au Nord, tout est aseptisé, au sens propre, comme au sens figuré. Nous sentons peu. Nous ressentons peu.

J’aime découvrir une ville par tous ses aspects. Son aspect physique. Son odeur. Sa musique… Ce qui la caractérise, naturellement, sans artifice, sans tenter de la masquer.

Le bruit et l’odeur de Bangalore, le bruit et l’odeur de Bangkok, le bruit et l’odeur de Paris. Le calme et le parfum de Montréal. Ces sensations qui laissent délicatement leur empreinte en nous.

XIII

UNE PAUSE À BANGALORE

En venant à Bangalore, je ne savais pas à quoi m’attendre. La majorité des Indiens que j’avais rencontré me disaient qu’il s’agissait de leur ville préférée en Inde. Raison pour laquelle je l’ai ajouté à mon itinéraire.

Je ne m’attendais ni à la pluie, ni au « froid ».

Je ne m’attendais ni au bruit, ni aux odeurs.

Je ne m’attendais pas à faire un break dans cette folie Indienne et à reprendre des forces.

Malgré une pauvreté et une insalubrité toujours présente, Bangalore est « moderne », aussi bien dans les infrastructures que dans les attitudes. Les regards insistants se font rares, on y croise des étudiantes et des femmes en tailleur, la population est jeune…

Mon hôte me conseille une virée au centre commercial. J’ai tout simplement en horreur les centres commerciaux, je dois y mettre les pieds une fois par an à tout casser. Mais aujourd’hui, l’idée ne me déplaît pas.

Sur le chemin, le chauffeur de tuk-tuk me demande : « Tu es étrangère ou…? ». Il a douté! Ahah, c’est bête, mais j’aime quand on ne sait pas trop si je suis une locale ou non.

Arrivée au centre commercial, j’entre dans un lieu très propre, très grand, les boutiques me sont familières… Alors qu’à l’habitude ces endroits me stressent, là, je ressens un instant de calme et de paix. Il n’y a pas plus de bruit, il n’y a plus de mauvaises odeurs, plus de crachats, il n’y a plus de regards, les marchands ne vous harcèlent pas… Ooh, quelle grande bouffée d’air frais!

Tout à coup, dans ce grand espace qui nous ferait oublier l’extérieur, le courant électrique se coupe. Il fallait bien nous rappeler qu’on est en Inde tout de même!

Au dernier étage, il y a un immense cinéma. Mes yeux pétillent instantanément et je n’hésite pas une seule seconde, je prend un ticket pour la première séance en anglais : « The Danish Girl ». Deux heures où je break. Un film tellement prenant, perturbant, touchant… Mais surtout, une pause.

Une pause à laquelle je ne m’attendais pas avant le Sri Lanka. Une pause dont je ne pensais même pas avoir besoin. Une pause à laquelle je n’aurai jamais pensé de cette manière. Agréable et surprenante. À noter pour les prochaines fois où j’en aurai besoin!

Puis pour ne rien gâcher, je rencontre Yash, un jeune artiste qui me fait penser à mon A.E., et qui m’embarque avec lui à une exposition sonore, traitant des fréquences et de leur effet sur le corps humain et la psyché. Un de mes sujets favoris quoi. En plus, les artistes et les curateurs sont là. Un des curateurs me demande si j’étudie à telle école. Il m’a prise pour une Indienne 🙂 Eux, les curateurs, vivent à New Delhi. La ville où je veux exposer. Merci la vie. Je crois en toi à l’infini.

Belles rencontres.

Deep conversations.

Je suis rechargée à bloc.

Exposition à Bangalore © 2016 Jessica VALOISE
Exposition Sound Reasons, à Bangalore, Inde © 2016 Jessica VALOISE

XIV

LA CULPABILITÉ DU BONHEUR

Au début de mon voyage, j’ai rencontré une femme qui m’a parlé de ses désirs, de ce qu’elle aimerait apporter au monde, versus ce qu’elle est supposée être, supposée faire, ce qu’elle a déjà construit, ce qu’elle est capable de faire… Elle ne se rendait pas compte qu’elle avait toutes les cartes en main, elle n’avait pas conscience qu’elle avait d’énormes capacités et atouts.

Le sujet de cette discussion est un sujet qui revient beaucoup trop souvent à mon goût.

Je me suis demandé si, en tant qu’êtres humains, nous ne sommes pas naturellement prédisposés à souffrir et à s’auto-saboter… Et si ça n’est pas le doux héritage que nous avons reçu de la part des grandes religions.

Dans la religion, l’Homme n’est pas supposé être heureux, jouir de plaisirs, mais plutôt se sentir coupable dès qu’il ressent le moindre plaisir ou fait quelque chose juste pour le plaisir. C’est comme s’il devait se sacrifier. Sa vie est un sacrifice qu’il subit et dont il ne doit pas jouir.

Ne pas vouloir faire les choses qui nous rendent heureux à coup de fausses excuses est, je pense, un auto-sabotage inconscient. Le film « Comment c’est loin » d’Orelsan en parle très bien d’ailleurs. On peut savoir ce qui nous rend heureux, on peut avoir toutes les cartes en main, mais ne rien faire pour l’exécuter, et dire que c’est compliqué, qu’on ne le mérite pas, qu’on est personne, que ça n’est pas une vie pour nous.

Pourtant, il ne tient qu’à nous d’être heureux et de faire ce que nous aimons dans la vie.

Puis, en plus de s’auto-saboter, souvent, et toujours de manière inconsciente, nous pensons que nous ne le méritons pas. D‘une part, nous n’avons pas suffisamment confiance en nous pour croire en nous, et d’autre part, nous ne nous pensons pas assez bien pour croire que nous avons le droit d’accéder à ce bonheur.

Je ne pense pas qu’il soit naturel de se plaindre de sa condition – mais plutôt qu’il s’agit d’un conditionnement que nous subissons. Nous ne subissons pas notre condition, nous vivons la vie que nous nous construisons.

Parfois, j’ai envie de poser cette question à certaines personnes : pourquoi tu penses que tu ne peux pas être heureux? Qu’as-tu fais pour te sentir si coupable d’avoir droit au bonheur?

Pourquoi tu penses que tu n’as pas le droit d’être heureux?

XV

ÊTRE UNE FEMME AU KERALA

On est habitué à entendre beaucoup de choses sur la condition de la femme en Inde, presque uniquement négatives et pas très glorieuses… C’est sûr que c’est assez spécial, et c’est complexe d’être capable d’observer objectivement une situation à travers un conditionnement occidental.

Durant les volontariats que j’ai fait, mais surtout les couchsurfing, j’ai bien pu observer le manque de « considération » de la femme, ou plutôt de son avis et de son libre-arbitre. Je me suis sentie très infantilisée, et me faire imposer des choix peut me mettre hors de moi. À aucun moment je n’ai pu sentir un quelconque manque de respect, ni de mauvaises intentions, et je dirais même que c’est l’inverse. Il y a comme un paradoxe entre ce manque de considération et un côté extrêmement protecteur comme si la femme était précieuse…

En couchsurfing au Kerala, j’accompagne mon hôte chez un couple d’amis. Leur maison est loin d’être modeste… L’homme travaille à Dubaï. Je demande naïvement à la femme si elle aussi : tout le monde rit, elle me dit que non, puis ils parlent en malayalam… Ici, les parents de l’homme restent vivre avec le nouveau couple marié – ou l’inverse, et donc la mère du mari est là. Toutes les deux, elles préparent des choses à grignoter, apportent à boire, et nous tirent même les chaises pour qu’on s’assoit. Elles, elles ne mangent pas avec nous, elles ne boivent pas, et elles ne s’assoient même pas… Je ne me sens pas très à l’aise. D’autant plus qu’ils parlent en malayalam, rient en me regardant… Ça me saoule. Je peux comprendre quand les personnes ne maîtrisent pas parfaitement l’anglais, mais là, ça n’est pas le cas… J’entend le mot « teenage » plusieurs fois. Je me dis que peut-être ils me pensent plus jeune que je suis et que ça les fait rire. Je ne vois pas trop pourquoi mais bon… Va comprendre.

En partant, nous croisons les soeurs du mari : même épisode, ils parlent, rient… J’ai un peu envie de les niquer.

Par la suite, le soir même ou le lendemain, Arun m’explique ce qui s’est passé : pour eux, le fait qu’une femme de mon âge voyage seule est tellement surprenant qu’ils n’arrivent pas à comprendre. Je lui demande alors pourquoi?! Il me dit de la façon la plus logique qui soit : « Ben ici au Kerala, les femmes, après leur graduation, elles se marient. Toutes les femmes. Donc pour nous, c’est vraiment bizarre que tu sois là, que tu viennes du Canada, que tu voyage seule, etc. C’est pas du tout un mode de vie que l’on peut imaginer pour une femme ici. »

Je ne répond pas. Je ne sais pas trop quoi en penser…

Je repense à ce couple, qui était tellement mignon, qui paraissait heureux. Je n’ai vu aucune frustration dans le regard de la femme, je n’ai pas senti de domination de la part de l’homme… Tout paraissait bien équilibré, dans la paix et l’amour…

Je me suis imaginée avec mes copines dans cette situation. Je me suis dit que d’un côté, ça nous éviterait bien des galères de se dire : « Bon après la licence / le master, on se marie, on sait déjà avec qui, on s’occupe de la baraque, on se prépare à avoir des enfants, et voilà. » Et puis en même temps, ces galères ont aussi connues la passion. Les rencontres, apprendre, sur soi, sur les gens…

Quelques jours après, je rencontre Sreedevi, une amie d’Arun. À ce moment là elle est seule chez elle avec son fils, et elle est immédiatement très accueillante et amicale, pas du tout réservée comme j’ai eu l’habitude de voir – en fait, elle me dira le soir suivant que c’est parce que je ressemble tellement à sa meilleure amie qu’elle s’est sentie proche de moi tout de suite.

Sreedevi fait des bijoux en terracotta qu’elle peint à la main et qu’elle vend principalement aux États-Unis, via Internet. Je lui demande si elle fait ça depuis longtemps. Elle me dit que ça fait deux ans. Lorsqu’elle a eu son premier fils, elle a du arrêter son emploi d’enseignante pour s’occuper de lui, puis le deuxième est arrivé. Elle a commencé à s’ennuyer à la maison, et à se sentir très malheureuse. Il fallait qu’elle trouve quelque chose pour remédier à ça, et il n’était pas question de retourner travailler, car elle m’explique qu’au Kerala, le bien-être des enfants est primordial et que les femmes tiennent à leur fournir la meilleure éducation possible. Elle a alors l’idée de faire des bijoux en terracotta. Et depuis, elle se sent de nouveau heureuse. Non seulement parce qu’elle fait quelque chose qu’elle aime, mais en plus parce qu’elle trouve ça gratifiant de réaliser quelque chose de ses mains, que les gens vont porter par la suite.

Je trouve son histoire très inspirante. Je trouve ça génial qu’elle ait trouvée une manière d’apporter de la créativité dans sa vie. Puis je n’ai même pas eu l’impression que c’était quelque chose d’exceptionnel pour laquelle elle aurait eu besoin de lutter ou de demander la permission. Du coup, j’en profite pour lui parler du malaise que j’ai ressenti à table chez le couple d’amis. Elle me dit qu’ici, c’est un honneur de recevoir des invités, et que leur bien-être passe en priorité, donc non, la femme ne mange pas en même temps, mais après. Et il n’y a aucun soucis, ça n’est pas une obligation, ni une soumission, c’est simplement une façon d’honorer les invités. Puis d’ailleurs, j’ai plusieurs fois vu l’homme servir avec la femme et ne pas s’assoir non plus, ou alors faire la lessive, à manger, la vaisselle… Comme si l’ordre des choses faisait que naturellement la femme a ses tâches et l’homme les siennes, mais que les places ne sont pas immuables et peuvent être partagées ou interchangées…

D’un côté, j’aime le fait que la femme est une place, et l’homme une autre. J’ai l’impression qu’un équilibre est maintenu et que les choses sont du coup moins schizophréniques que dans notre société qui mélange un peu tout… En fait, je ne sais pas exactement quoi en penser. Et je ne suis pas certaine de vouloir en penser quelque chose. Les choses sont. Juste comme elles sont. Istigkeit comme dirait l’autre.

XVI

KERALA, « GOD’S OWN COUNTRY » ?

Je ne sais plus exactement comment j’ai entendu parler du Kerala la première fois, il y a un ou deux ans, mais je me souviens que son appellation « God’s own country » lui avait value une place de choix dans mon top 10 des lieux à visiter sur cette planète.

Mon premier itinéraire n’incluait pas le Kerala – je ne sais pas pourquoi! – jusqu’à ce que je me rende compte que c’était bête d’être si proche d’un rêve et de ne pas le réaliser!

Je ne vais pas faire dans le suspens, le Kerala mérite bien son appellation. Et pourtant, ça n’était pas gagné.

Dans le bus de Bangalore à Cochin, je me suis sentie pour la première fois en insécurité. Nous étions trois à s’être vu attribué la même couchette dans le bus – l’organisation à l’Indienne, je vous en parle? – dont une femme, un homme et moi. Finalement la femme sera placée à l’avant, l’homme dans la couchette du dessus, et moi dans celle du bas. Ici, les hommes ont un rapport aux femmes assez spécial, et se croient facilement tout permis, surtout les hommes d’un certain âge. Avant que le bus ne démarre, l’homme s’assoit au bout de ma couchette, et commence à discuter. Au début, il me paraît sympa, il vit en Russie, travaille là-bas comme chauffeur de poids lourds, etc etc. Puis plus ça va, plus il prend ses aises. Le bus démarre et il reste squatter. Je lui demande de monter dans sa couchette, et ne semble pas vouloir bouger. Il me demande une photo, je refuse, puis dois insister fermement pour qu’il monte dans sa couchette. Il veut me forcer à fermer les deux rideaux de ma couchette quand je ne veux en fermer qu’un seul, puis fini par monter. Il commence à mettre de la musique, à ambiancer des hommes dans le bus, ils chantent, parlent dans leur langue, entrouvrent mon rideau de temps en temps… Ça durera quelque chose comme 2h, avant que tout le monde ne s’endorme. Sauf moi. 11h de bus, j’ai à peine fermé l’oeil. Il ne s’est rien passé, mais je ne me sentais pas à l’aise. Je pense qu’il s’agissait d’un petit avertissement pour me rappeler qu’il fallait que je reste sur mes gardes et que surtout, j’arrête d’être amicale et adopte un comportement beaucoup plus fermé.

Dans le bus du retour, de Alleppey à Cochin, histoire de boucler la boucle Kerala, je sens tout à coup quelque chose sur mes côtes. Pensant à un insecte, je ne regarde même pas et passe juste ma main dessus pour le faire partir. La sensation continue, je regarde, pour voir quoi? Une main pleine d’ongles glissée entre le bus et mon siège. Je me retourne et vois un homme faisant mine de dormir – à savoir que les places de devant sont réservées aux femmes. Je me décale sur mon siège, ne sachant pas quelle réaction avoir. Je bouillonne à l’intérieur, et j’ai envie de l’éclater. Vraiment. J’ai envie de le défoncer. Je sais que je peux le défoncer en plus. C’est à ça que je pense à ce moment là. Je suis vraiment énerver. Et je pense à ces femmes ici… Enfin, en même temps, on n’a pas attendu d’être en Inde pour vivre ce genre d’évènements, c’est aussi familier du RER D… Bref, quelques minutes passent où je fulmine, il descend quelques arrêts plus tard, emportant avec lui mes pensées négatives.

*À SAVOIR* Après avoir raconté l’évènement à Jaison, il m’a dit que lui aussi l’aurait défoncé dans un cas comme ça, il suffit de prévenir le contrôleur qui appellera la police qui viendra fraîchement le cueillir au prochain arrêt.

Dans le bus de Bangalore à Cochin, Inde © 2016 Jessica VALOISE

Sinon, entre tout ça, j’ai fait de magnifiques rencontres, et j’en ai pris plein la vue.

Mon premier hôte se trouvait à Kodungallur, au nord de Cochin. Une ville pas du tout touristique, où je n’ai croisé que deux ou trois européennes dans les rues. Un lieu authentique et agréable, très religieux avec beaucoup d’églises, de temples, de mosquée et de synagogues. On a eu la chance de tomber par hasard sur un festival dans la rue, et de faire un tour de canoe privé avec un pêcheur et ses enfants qui nous a par la suite invité à prendre le thé chez lui. Puis les parents de mon hôte ont été un véritable coup de coeur auxquels je me suis beaucoup attachés, qui m’ont fait me sentir comme une membre de la famille. J’y ai aussi rencontré Sreedevi, une femme inspirante.

Jusque là, j’ai vu des belles choses, mais c’était pas non plus la folie au point de dire que c’était « le pays de Dieu » quoi.

À mon arrivée chez mon second hôte à Alleppey, dans une guesthouse, je me suis immédiatement sentie bien et à l’aise. C’est une place où j’aurai pu rester plusieurs semaines. Et là-bas, j’y ai rencontré un groupe d’amies françaises d’une cinquantaine d’années, sympas, cool, jeunes, intéressantes, et un couple suisse de la même tranche d’âge tout aussi intéressant et sympathique. Nous avons passé une soirée à refaire le monde. Puis avec les amies françaises, nous avons passé une journée dans les backwaters, accompagnées d’une anglaise, Nicole. C’est après cette journée là que j’ai dit, ok, le Kerala, on peut bien l’appeler « le pays de Dieu ».

Les paysages sont tout simplement à couper le souffle, la vie qui est organisée tout autour de l’eau est tout simplement incroyable, magnifique, dépaysante, calme, propre, silencieuse…

Les backwaters du Kerala, on y serait bien resté quelques jours, voir quelques semaines, et pourquoi pas, toute une vie.

Coucher de soleil à Kodungallur, Inde © 2016 Jessica VALOISE
Lever de Lune à Kodungallur, Inde © 2016 Jessica VALOISE

XVII

DES-PRESSION(S)

Lorsque l’on voyage, on rencontre beaucoup d’autres personnes qui voyagent au long terme, seules. Et l’image du voyageur perdu qui se cherche n’est pas tant que ça une légende. On rencontre beaucoup de personnes en, ce qu’on appelle communément, « dépression ».

Je met des guillemets, car la définition et la connotation que l’on donne à la dépression sont erronées. La dépression fait peur, la dépression fait honte.

La dépression, je l’ai étudié lors de mes études en psychologie. Mais la première fois qu’on m’en a parlé différemment, c’était en 2011, quelques mois après un important décès dans ma vie.

Cet homme m’avait dit que j’étais en dépression. Je lui avais répondu que non, je ne me sentais pas triste ou malheureuse ou quoi, mais que j’étais juste en deuil, si tant est que le deuil existe, et que je me bâtissais de nouveaux repères. Ce à quoi il m’avait répondu que la dépression, c’était exactement ça, et que ça ne voulait pas forcément dire être malheureux.

« La dépression, ça n’est pas une mauvaise chose, au contraire, c’est une chance, et c’est nécessaire. La dépression est un mouvement naturel du corps. C’est un effondrement du soi, pour le rebâtir, pour grandir, pour évoluer. Elle nous permet de libérer des bagages émotionnels que nous accumulons tout au long de notre vie. C’est comme faire un nettoyage de printemps. C’est notre soupape de décompression. Il faut l’accepter, l’écouter, la comprendre, et dealer avec elle. Car elle est indispensable à notre évolution et nous permet de nous construire solidement, et durablement. Tu comprends? C’est ce que tu es en train de vivre en ce moment. »

Dès que je suis arrivée en Inde, les deux femmes avec qui j’ai partagé mes deux premières semaines étaient alors en, ce qu’on pourrait appeler, « des-pression(s) ».

L’une d’elle, à l’aube de ses vingt ans, ne sait pas ce qu’elle veut faire de sa vie exactement. Elle connaît sa passion, elle est indéniablement une artiste dans l’âme couplée à une intelligence au-dessus de la moyenne, mais elle ne sait pas ce qu’elle veut, ce qu’elle « doit » faire, ce qu’elle « pourrait » faire, ce qu’il serait convenable de faire.

L’autre, ayant déjà entamé sa trentaine, fait une pause dans son métier d’aide aux réfugiés, qui ne lui convient plus, qui ne lui suffit plus. Elle sait qu’elle aime aider les gens, mais elle ne sait pas comment appliquer ça dans sa vie, tout en voyageant. Elle n’arrive pas à reconnaître ses qualités et ses capacités.

Les mois qui suivent, ce sont principalement de jeunes étudiants, avant ou après leurs études, correspondant à ce cas de figure, que je rencontrerai. Souvent, c’est parce qu’ils réalisent que les études qu’ils ont fait ne leur correspondent pas, qu’ils les ont faites pour leurs parents, par pression sociale. Ou qu’ils ne sont pas certains des études qu’ils s’apprêtent à entamer, qu’ils ne savent pas si c’est vraiment ça qu’ils veulent faire…

Je rencontrerai aussi un homme dans la quarantaine bien entamée, divorcé depuis quelques années, et vagabondant depuis entre l’Afrique et l’Asie, consciemment à la recherche de son moi profond. En parlant de tout et de rien, nous avons eu un accrochage sur un certain sujet, qui m’a immédiatement fait comprendre ce qui n’allait pas chez lui. Il n’acceptait pas sa sexualité. Pourquoi? Sans aucun doute à cause des pressions sociales.

Quand à moi, il n’est pas nouveau que je fuis les pressions sociales au maximum, et que je n’ai pas attendu de voyager pour ça. Hors de question d’être employée, hors de question d’être propriétaire, hors de question d’être avec quelqu’un et de devoir faire des concessions, apprendre à vivre avec le minimum et le plus possible en autonomie afin de ne pas avoir à courir après l’argent et donc trop travailler. En fait, ça pourrait presque être le contraire, si j’y prêtais attention, voyager pourrait m’apporter plus de pressions sociales, que si j’avais un mode de vie sédentaire classique, un emploi stable, une famille, un mari, des enfants et un chien.

En voyage, les pressions sociales, familiales, professionnelles, sont laissées loin derrière nous et disparaissent. Lorsque certains vont se perdre dans l’alcool, la drogue, les soirées, les achats compulsifs, d’autres vont aller se perdre quelque part sur la planète. Le voyage n’est pas une fuite, mais un moyen de se retrouver en marquant une pause dans un quotidien où nous nous fuyons nous-même.

En général, quand nous voyageons sur le long terme, nous voyageons léger, et nous nous contentons du minimum, niveau bouffe, hébergement, habillement… Le fait de se libérer du superficiel fait de la place pour l’essentiel. Nous nous donnons l’occasion de nous retrouver face à nous-même et d’être ainsi à l’écoute de nos propres ressentis, de notre être profond, de nos propres besoins, de nos propres envies, de nos émotions laissées de côté car trop occupés et enfermés dans notre routine.

La dépression est quelque chose de normal, mais la façon dont nous la traitons est anormale. Tout le monde passe par là car elle s’impose à nous pour nous réveiller, afin que l’on se révèle à nous-même. La dépression n’est rien de plus qu’une accumulation d’émotions non exprimées, à cause des pressions sociales, à cause de nos modes de vie trop occupés, trop rapides. La dépression, ça n’est que trop de pressions intériorisées. Ça n’est rien de dramatique.

Alors, lorsque le corps décide de lâcher toutes ces pressions, il faut les accepter avec douceur. Le voyage est une bonne manière d’y faire face. En fait, le fait de marquer une pause, loin de tout, loin de ses repères, loin de ses habitudes, loin de son quotidien, est une bonne manière d’y faire face. Afin de se donner le droit d’exister, le droit de s’exprimer, et le droit de s’aimer. Entièrement. Profondément. Véritablement. Et sans pression.

À mon étoile…

XVIII

COUCHSURFING EN INDE

J’ai fait du couchsurfing pour la première fois en Polynésie, et je vous disais que c’était la vie. C’était avant de le tester en Inde.

En vrai, c’est encore plus la vie en Inde. Mais je pense que ça n’est pas pour tout le monde.

À la base, le couchsurfing, c’est mettre à disposition gratuitement un canapé, un lit ou une chambre, à un ou plusieurs voyageurs, pour une ou plusieurs nuits.

Vous devez savoir qu’en Inde, systématiquement la nourriture sera offerte, pour les trois repas de la journée. Les enfants vivent avec leurs parents très longtemps ici, et la mère s’occupe de la maison, et de la nourriture. Et pour eux, il n’est pas question de ne pas vous nourrir! Et si jamais c’est au restaurant que vous mangez, ne vous attendez pas à ce qu’on vous laisse sortir votre portefeuille!

Puis ici, les hôtes sont très enthousiastes de vous faire visiter leur pays, leur culture, etc. Il n’est pas question de vous laisser seule!

Et c’est donc bien ça, le problème, pour moi. Si vous êtes solitaire – genre, très solitaire – ça peut très rapidement devenir épuisant d’un point de vue énergétique. Si vous avez besoin de beaucoup de temps seul pour vous rechargez… Oubliez l’option couchsurfing, ou alternez la avec des guesthouse par exemple.

De plus, vous devez savoir que l’homme indien est très contrôlant et aime vous imposer ses choix. Ça n’est pas vraiment vu comme ça en fait, de leur point de vue, ça n’est pas qu’ils imposent, mais c’est que les choses se font comme ça. Il a plusieurs fois fallu que j’insiste au restaurant pour choisir mon plat. Ou que je retire la main de mon hôte sur mon poignée lorsque l’on doit traverser la rue ou lorsqu’il veut m’indiquer une direction. Ok on est en Inde, et le seul code de la route c’est « essaye de rester en vie », mais j’ai pas cinq ans frère!

Puis on ne va pas se mentir, l’Indien veut serrer de l’Occidentale… Alors une femme qui voyage seule, c’est le bon plan. Même s’ils sont très respectueux et pas du tout insistant sur ce point là, attendez vous à ce qu’ils tentent, toujours, ou presque, leur chance. Les quelques cinq-cent messages reçus – je n’exagère pas – lorsque j’ai posté mon trip public auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Je passerai tous les détails, mais en gros, malgré tous les avantages que le couchsurfing en Inde présente, le dicton « la liberté a un prix » prend ici, pour moi, tout son sens.

Mais je précise et tiens à insister sur ce point : si vous n’êtes pas solitaire, si vous avez suffisamment de caractère, si vous n’avez pas un besoin de liberté maladif, alors allez-y, foncez-y, parce que ça sera un vrai KIFF et sûrement le meilleur moyen de découvrir l’Inde, la vraie, gratuitement, et de faire des rencontres incroyables!!!

XIX

DEUX MOIS EN INDE

En partant en Inde, je ne pensais qu’à fuir l’hiver Montréalais.

Je ne savais pas ce que j’étais venue chercher.

Je ne pensais même pas être venue chercher quelque chose.

« L’Inde, tu ne la choisie pas, elle te choisie. L’Inde, tu n’en tombes pas amoureux immédiatement, mais une fois qu’elle t’attrape, c’est terminé. Une fois que tu comprends pourquoi tu es là, il n’y a pas de retour en arrière possible. »

En Inde, j’ai trouvé ma voie.

Ma voix.

Deux mois, et j’ai l’impression d’avoir voyagé six mois.

Deux mois, et j’ai l’impression d’avoir grandi de dix ans.

J’ai rencontré énormément de personnes. C’est fou. Je savais qu’en voyageant seule je rencontrerai du monde, mais je ne pensais pas à ce point. Et ces magnifiques rencontres, c’est aussi s’attacher. Souvent. Tomber amoureuse. Parfois. Trouver une famille de cœur. Devoir se dire au-revoir. Se manquer. Terriblement. S’oublier. Se retrouver.

Hier soir, j’ai regardé Into the Wild pour la énième fois. Et vous savez, selon les moments où vous regardez un film ou lisez un livre, certaines choses vont vous parler plus que d’autre.

« Happiness only real when shared »

Hier soir, c’était ce passage, où Christopher McCandless écrit cette phrase lorsqu’il est en train de mourir. Parce que ce qui fait un voyage, selon moi, c’est définitivement les rencontres.

LA SUITE?

Je ne sais pas.

Ces deux mois en Inde ont été très éprouvants. Et effectivement, Goa ça n’est pas l’Inde.

Aujourd’hui, je ne me sens pas capable de supporter encore tout ce bruit, tout ce monde, toutes ces odeurs, toute cette pauvreté, bien que tout ça soit accompagné de richesses culturelles et spirituelles indéniables…

Mais surtout, aujourd’hui, je ne me sens plus du tout en sécurité de voyager seule en Inde, alors je réfléchis si je pars tout de même visiter le nord, ou non. Je prendrai une décision dans trois semaines, après mon passage aux Îles Andaman. Sans trop y penser, je laisserai mon cœur me guider. Il a toujours raison.

XX

COMPLEXE

Un jour à Goa, une vendeuse sur la plage m’a dit que j’avais de belles dents, bien blanches. Bien que complexée par mes dents, ça n’est pas la première fois que je reçois ce genre de compliments.

« – Eurk, merci mais non, elles sont trop grandes.
– Nooon, tu ne peux pas dire ça, tu ne peux pas dénigrer ce que Dieu t’a donné. Elles sont comme ça, c’est tout. »

Elle me dit qu’elle n’aime pas ses dents, ni ses fesses, et encore moins sa poitrine asymétrique.

Tout ce que je vois, ce sont ses grands yeux bleus et son visage qui s’illumine lorsqu’elle sourit. Et ses épaules musclées, et ses abdos, qui me font rêver!

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit n’aime pas sa poitrine, ni son ventre, ni son menton, puis son strabisme. En fait, elle n’aime pas grand chose chez elle…

Tout ce que je vois, c’est sa féminité, son regard espiègle, son corps qui semble parfait. Puis son sourire et son rire…

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit qu’elle ne se trouve pas jolie, parce qu’elle est ronde, et qu’être ronde, c’est associé à la laideur.

Tout ce que je vois, c’est son magnifique visage, ses beaux cheveux, ses formes généreuses et sexy…

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit qu’elle est gênée par ses poils. Pour combler le tout, sa peau est sensible à l’épilation, alors, elle n’aime pas sa peau.

Tout ce que je vois, ce sont ses sourcils parfaits, bien épais, son regard foncé, revolver, la couleur de sa peau que j’adore, son style, son rire, son mini corps parfait…

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit qu’elle n’aime pas ses pieds ni son front. Avant, sa taille et sa minceur la complexaient, mais finalement, elle a réussi à en tirer partie. Aujourd’hui, sa morphologie a changé, mais elle reste complexée, à cause de ses poignées d’amour et de ses vergetures.

Tout ce que je vois, c’est son sourire, sûrement un des plus beaux que je n’ai jamais vu, sa peau parfaite, sa taille, son corps, et son allure de mannequin, ses magnifiques cheveux, puis sa voix que j’adore.

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit qu’elle n’aime pas ses cuisses. Elle les trouve trop grosses.

Tout ce que je vois, c’est ses yeux tellement bleus, sa classe naturelle, son corps athlétique, sa beauté et son charme de femme-enfant.

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Elle me dit qu’elle se trouve trop maigre, trop grande, trop plate.

Tout ce que je vois, ce sont des proportions parfaites qui en font baver plus d’une.

Si seulement elle pouvait se voir avec mes yeux…

Toutes mes copines, sans exception, sont complexées. Sur la route en voyage, toutes les femmes que je rencontre sont complexées. Ça n’est pas parce que c’est la norme, que c’est normal. Nous sommes beaucoup trop nombreuses dans ce cas, à nous voir comme nous ne sommes pas et à ne pas s’accepter telles que nous sommes. Ça ne devrait pas être le cas.

Si je sais que mes dents sont trop grandes, c’est parce que j’ai entendu ça toute mon enfance, et quelque fois encore à l’âge adulte. De la part des camarades de classe, à l’école primaire, au collège, quelque fois au lycée. De la part d’amis. De membres de la famille. D’amis de la famille. De voisins. De connaissances. Comme elles.

Comme pour beaucoup de complexes, nous blâmons toujours l’image que les médias nous renvoient, mais ce qui joue le rôle le plus important, ce sont les réflexions directes de l’entourage. Et pour milles remarques positives, c’est la seule remarque négative qui restera.

« Tu es trop grosse. »

« Tu es trop maigre. »

« Tu vas avoir des problèmes de santé. »

« Tu n’as pas de seins. »

« Tu es toute plate. »

« Tu ne manges pas à ta faim. »

« Tu as une grosse tête. »

« Tu as de grandes oreilles. »

Le truc, c’est que peu importe comment nous sommes, il y aura toujours quelqu’un qui aura toujours quelque chose à dire. Parce qu’on ne nous apprend pas à nous aimer tels que nous sommes. Un jour, un ami a insisté pour me faire dire que j’aurai préféré avoir des yeux verts plutôt que marrons. Il était, et je pense qu’il est toujours, pour lui, impensable que je puisse aimer mes yeux marrons.

Que j’étais belle, je l’ai toujours entendu, d’aussi loin que je me souvienne. Pourtant, j’en suis toujours autant surprise. Non pas que je me trouve laide, en fait, je vis avec moi depuis toujours, alors, je ne sais pas si je me trouve belle ou moche, je n’ai pas d’avis. Mais je suis toujours étonnée lorsqu’on me renvoie une image positive de moi-même.

Puis, ce que je vois, ça n’est pas moi. Ce que je vois, c’est un nez, un front, des mains, un ventre, des fesses / une absence de fesses, des côtes saillantes, des cuisses…

S’aimer tout entier, n’est pas évident… Il semblerait même que ça soit complexe…

Allongés côte à côte, il me regarde. Je me demande si mon ventre est gonflé en ce moment, ou si ma cellulite est visible sous cet angle, ou si je suis mal épilée. J’attend la vanne, ou la remarque, je cherche du dégoût ou de la déception dans son regard.

« Ça va toi, Dieu il a été gentil avec toi!

– ???

– Quand il t’a dessiné, il s’est bien appliqué. »

Si seulement je pouvais me voir avec ses yeux…

XXI

LE DIABLE S’HABILLE EN YOGI

Comme je l’ai déjà écrit ici, je n’ai pas lu grand chose sur l’Inde avant de venir. Du coup, lorsque j’ai rencontré mon premier Yogi, je ne me suis pas méfiée. Je veux dire, quelqu’un d’élevé spirituellement, je peux lui faire confiance les yeux fermés.

C’est ce que j’ai fait, et Dieu merci, mon troisième œil, lui, est resté ouvert.

J’ai donc rencontré un Yogi à Goa d’abord. Très gentil, très connecté, tout ce qu’il dit me parle immédiatement, il perçoit des choses chez moi et tombe juste à chaque fois, nous discutons plusieurs heures, d’art, de spiritualité, de voyages…

J’ai comme un arrière goût de déjà vu. Son comportement me fait penser aux manipulateurs narcissiques que j’ai souvent rencontré auparavant. J’observe alors avec recul. Il parle, mais il n’écoute pas. Il fait mine de s’intéresser à mon histoire, mais ne m’écoute pas. Il me lance des fleurs à tout va, pour tout et n’importe quoi. En fait, il parle pour qu’on l’écoute, pour qu’on le regarde. Bien. Puis, un jour je le croise sur la route, au volant de son scooter. Il ne m’a pas vu, et le regard qu’il avait ne m’a pas trompé. C’était son vrai regard, et pas le faux regard mielleux qu’il nous donne. Je suis maintenant certaine que cet homme est mal attentionné. J’en parle aux personnes le connaissant, et je ne me trompe pas. Cet homme est un charlatan.

À Alleppey, je rencontre brièvement exactement le même genre d’homme, il porte même le même prénom ! Je le repère immédiatement, à son regard, sa voix, son air hautain et son sourire auto-suffisant. Et ne parlons pas de toutes ses fausses louanges pensant m’impressionner.

La boucle sera bouclée à Auroville, où celui-là, je ne l’avais pas vu venir. Les choses auraient pu très mal tournées, elles l’ont été pour d’autres filles.

Plus tard, je lirai que c’est commun, en Inde. Ce genre de charlatans.

Malheureusement, l’illumination sert autant le bien que le mal. Ressentir les énergies, savoir les manipuler, c’est pouvoir les utiliser, au service du bien, comme au service du mal.

Femmes, faites attention si vous voyagez en Inde, le Diable peut s’habiller en Yogi.

XXII

AURO-BULLSHIT

Lors de mon passage à Pondicherry, j’ai découvert Auroville grâce à mon hôte. Je n’en avais jamais entendu parlé.

Lorsque nous sommes entrés dans Auroville, j’ai immédiatement ressenti que je voulais rester ici. Je ne voulais pas partir. Je n’avais plus l’impression d’être en Inde, je n’avais pas l’impression d’être dans un endroit que je connaissais, en fait je n’avais même plus l’impression d’être sur Terre. J’étais dans un lieu nowhere. Je me sentais en paix, au calme. Je respirais.

Cette ville avait exercée son énergie attirante sur moi. J’ai alors lu l’histoire d’Auroville et j’ai compris que j’y trouverai quelque chose d’important.

J’ai alors décalé mes plans de la semaine suivante, et me suis installée là-bas pour une semaine, dans une ferme, en tant que volontaire.

J’étais super enthousiaste. J’en ai même parlé à plein de gens qui auraient pu être fasciné par cet endroit, comme moi. Mais j’ai vite déchanté.

La ferme où j’étais était géniale, tout ce que j’aime : de la nourriture organique, vegan, des légumes cultivés sur place, des toilettes-compost, des cabanes en bambou, rien de superflu, juste le nécessaire…

Voilà la vue que j’avais en m’endormant, puis en me réveillant :

Le moment où j’ai déchanté, ça n’est pas quand j’ai eu la confirmation que je ne pouvais définitivement pas vivre en communauté, suivre des règles, des horaires, attendre tout le monde pour manger, dire bonjour le matin, bonne nuit le soir, etc… Non, le moment où j’ai déchanté, c’est quand je me suis rendu compte que tout ça n’était que superficiel.

Bon, je ne devrais pas dire ça comme ça. Il serait plus juste de dire que : j’ai été confronté au côté superficiel de la chose. Premièrement, le « gérant » de la ferme où j’étais s’est avéré être un de ces faux-yogi-vrai-enculé. Ensuite, j’ai visité le Maitri Mandir, supposé lieu de deep méditation et tout le tralala.

Certes, ça n’était que la matinée de visite guidée d’introduction au lieu, mais même, je n’ai pas ressenti grand chose. C’était froid, c’était faux, on aurait dit un décor de film. C’était impressionnant, impressionnant de contraste avec tout ce que j’avais pu lire sur les intentions de la Mère et de Sir Aurobindo sur le fondement d’Auroville…

Puis à Auroville, tout est hyper réglementé, hyper peace. Soit-disant. Le jour vous avez un problème, ne comptez pas sur les autorités, qui préfèrent maintenir leur réputation et étouffer tout bruit qui pourrait nuire à l’image d’Auroville.

Je me demande comment il peut exister un tel contraste entre le but énoncé d’Auroville, et la réalité d’Auroville. J’en ai fait une mauvaise expérience, peut-être devrai-je y retourner, pour voir. En tout cas, Auroville, je n’ai pas compris. Alors pour le moment, Auroville, c’est des bullshit pour moi.

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