QUELQUE PART, AILLEURS…

24 octobre 2016

« Je vous donne une seule Divinité et Puissance, existant Une dans les Trois, et contenant les Trois d’une manière distincte. » La Trinité, Grégoire de Nazianze, Discours, 40, 41

J’ai encore rêvé de toi cette nuit. Toujours la même trame, avec une histoire différente. Tu es de retour. Tout ça n’était qu’un malentendu. On parle, on rit, on chante. On se remémore même certains souvenirs. Mais surtout, on s’en crée de nouveaux. Parce que tu étais ma meilleure amie. Ma plus ancienne amie. Ma première amie. Parce que je n’aurai plus de souvenirs si vieux. Si jeunes. Parce que je n’aurai plus d’amie si ancienne. De soeur. Parce qu’on avait fait un pacte. Parce qu’on avait pris pour acquis que nous trois, c’était pour la vie. Parce qu’on avait pris pour acquis que rien, ni personne, ne pourrait jamais nous séparer. Jamais.

Il y a cinq ans, tu m’as appris que la vie n’était qu’une question de choix, que nous étions les seuls et uniques responsables de ce qui nous arrivait, mais qu’en même temps, qu’on avait beau faire notre possible, il y avait des évènement qu’on ne pouvait pas contrôler, comme les ruptures, les pertes, la mort… À ce moment là, j’ai expérimenté le dicton qui dit qu’il faut avoir toucher le fond pour pouvoir rebondir. Après des mois d’errance, j’ai compris que nos choix ne portaient pas sur les évènements en eux-mêmes, mais sur ce qu’on choisissait d’en faire.

J’ai aussi appris la signification du mot « deuil ». Cette supercherie, en laquelle je ne crois pas, en laquelle je ne crois plus.

Choc et déni. Colère. Marchandage. Dépression. Acceptation.

On parle d’acceptation, de délivrance. Je parlerai d’habitude. On s’habitue à une douleur qui ne partira jamais, comme un mal de ventre qu’on aurait toujours ressenti depuis sa naissance au point de ne plus s’en rendre compte et d’oublier qu’on a mal. On apprend à vivre avec ce handicap. Ce membre amputé.

Juju, il parle d’un petit caillou dans sa chaussure. Tu sais, quand on a un caillou dans notre chaussure, mais qu’on ne peut pas l’enlever. Au début, il nous gêne et nous fait mal quand on marche dessus. Alors on trouve une manière de le coincer entre notre pied et le bord de notre chaussure, on trouve une manière de le placer quelque part où il ne nous fera pas mal, ou en tout cas, moins mal, et on apprend une nouvelle manière de marcher pour que le caillou reste à cet endroit et ne vienne pas nous faire mal. On le sens toujours, mais placé à cet endroit, il ne nous empêche pas de marcher, d’avancer. Puis parfois, notre démarche change, ou alors on se prend le pied dans un obstacle, et là, le petit caillou revient nous faire mal, histoire de nous rappeler qu’il est là, et qu’il sera toujours là…

« La douleur que la perte a suscitée s’atténue, voire disparaît. » Ça, c’est dans la définition du deuil, sur Wikipédia. La douleur disparaît? Et elle s’en va où? Encore une fois, je parlerai d’habitude. On s’habitue à la douleur jusqu’à ne plus se rendre compte qu’on la sent. Ou alors, je me trompe, et c’est ce que signifie l’acceptation : accepter de ne plus ressentir cette douleur, accepter de laisser partir cette douleur, s’autoriser à la faire disparaitre?

En attendant, la vie continue, parce qu’elle doit continuer, parce qu’on choisit qu’elle continue. On choisit si l’on veut avancer, ou si l’on veut se servir de nos souffrances, de nos douleurs, comme barrières, comme excuses à notre peur de vivre réellement notre propre vie.

Lorsque chaque matin la même pensée nous réveille, à nous de choisir à quoi cette pensée va nous servir. Un frein, ou un moteur. Nous donnons à notre vie le sens que nous voulons bien lui donner. Face à l’inévitable, à nous de choisir.

À bientôt, Bulon.