« A BEAUTIFUL ANARCHY »

08 octobre 2017
mis à jour le 15 octobre 2017

I
À L’ART

J’ai bien essayé d’aller voir ailleurs. La normalité, la stabilité. Mais rien à faire, je fini toujours par revenir vers toi.

Avec Pascal Obispo qui me fit découvrir le piano, et par ce biais, la puissance de la musique classique.

Avec Diams qui d’un coup mettait des mots sur ce que je ne savais pas identifier.

Avec le Saïan Supa Crew qui me faisaient découvrir la mise en scène, les jeux de mots, le rythme et la musicalité, défiant toute conformité.

Avec Mary J. Blige qui m’a fait rentrer dans le hip-hop par la danse.

Avec Goldsworthy qui me montrait que la créativité n’avait pas de limite.

Avec Pollock qui m’apprenait une nouvelle forme de liberté artistique.

Créer pour moi c’est une nécessité. Comme respirer, manger. Je ne peux rester qu’un temps limité sans créer. Sinon, je m’éteins petit à petit, je me meurs à l’intérieur.

Plusieurs fois j’ai voulu tout arrêter. Puis j’ai imaginé ma vie sans toi. Et je me suis souvenue de ces fois où j’ai essayé de prendre des vacances. Essayer, parce qu’au bout de quelques jours, mes mains me démangent. Mon coeur se serre. Mon ventre se spasme. Mon humeur se grise. Alors, c’est sûr que tout n’est pas toujours rose, mais tout n’est pas toujours bleu non plus. Finalement, c’est un mélange des deux qui me nourrit.

« Tous unis hors du temps et de l’espace, de par cette opération si vieille et si douce d’écrire à partir de l’amour et de l’espoir, parce que contre vents et marées l’homme défend et sauve un territoire commun, une zone de rencontre où merveilleusement nous renonçons à la défense et au secret, où un poème, une peinture, un solo de trompette sont aussi importants que la rencontre du corps de l’homme et de la femme. »
– Julio Cortazar

II
ECCHYMOSES & BANCKROUTE

Seulement voilà. Nous sommes en 2017, huit ans après que je me sois lancée à corps et âmes perdus dans cette aventure, et pour la première fois, j’ai l’impression d’être face à un mur.

Je reviens comme chaque année de voyage, à la mi-avril, et comme chaque année, je sais que les affaires reprendront dans deux semaines, le temps d’avertir de mon retour.

Sauf que cette année, les choses ne se passent pas comme prévues. Déjà avant mon départ en voyage, ça faisait deux mois que les affaires s’étaient mises sur pause. Après quelques semaines, rien ne se passe, malgré la constance de mon travail de création et de communication. Je n’ai plus – ou presque – de contrats.

Est-ce la conséquence de mauvais choix passés ? De mauvaises associations, de mauvaises fréquentations ? Ou mes artistes, client fidèles qui sont en tournée internationale ou en hibernation pour créer ? Je ne sais pas.

Étant déjà sur le fil rouge, rapidement je me retrouve dans une situation délicate. À la mi-septembre, mon compte en banque est vide – 350$ – et ma carte de crédit a presque atteint son plafond (équivalent du découvert autorisé en France) de 5500$ – 5100$.

Incapable d’identifier la raison de cette année d’échec financier, et gardant espoir que les choses s’arrangeront rapidement comme à leur habitude, je me suis laissée dépasser et je n’ai pas anticipé.

Fatiguée de relancer en permanence partenaires, sponsors, collègues, agents, clients, et tentée d’en vouloir à la terre entière, je me replie sur moi-même, désabusée, prête à tout arrêter.

« Y a pas de vie en rose
Elle nous maquille de bleu(s)
Elle nous guérit, nous ecchymose
Et moi je vire au mauve »
– Féfé, Mauve

III
L’IMPOSTEUR, CE SABOTEUR

En rentrant de voyage, je me sentais blasée. L’impression de ne pas être assez challengée. L’impression de créer dans le vide, de ne pas avoir d’impact, de ne pas créer de sens. Je tournais en rond.

Je réalisais que j’étais depuis un moment dans une zone finalement assez confortable, dont je n’étais pas sortie depuis longtemps, malgré les apparences extérieures. Une zone que je préserve et que j’empêche d’exploser.

J’arrive au même point que je suis arrivée lors des mes cours de piano, de théâtre, de danse, lors de mes études… Je commence avec des facilités et gravis rapidement les échelons. Puis je me repose sur mes lauriers dès que ça demande trop d’efforts. Ou dès que ça me fait prendre le risque de réussir.

Ça commence à marcher ? Et si on arrêtait ? Ta conscience te dira que tu t’es lassé. Ton inconscient tu dira que tu n’as pas le droit de réussir.

Tu imagines si demain on te connaît ? Tu imagines si demain on a accès à ce que tu fais ? Tu imagines si on commence à gratter ? Et qu’on se rend compte que tu es un imposteur. Que finalement, ce que tu fais, tout le monde peut le faire. Que tu ne fais pas tant d’efforts. Que tu n’as pas tant de talent. Ce n’est pas si original. Ce n’est pas si vrai. Pas si intéressant.

« Creation is work, at times hard work, and the product of our creative process often yields a low return on the investment. We sure as hell better love the process, and find some joy in the struggle itself because we’ll spend much more of our lives actively creating than we ever will looking at the final piece, or hearing how good it is from the lips of others. Pragmatically I’m arguing for more than just a feel-good love of the labour, though that’s reason enough to create. A preoccupation with the end product of our efforts takes us from the present moment in which we need to give ourselves over to the process, and robs us of the very thing we long for : finished work that’s bigger or better than we dared hope for. It is this way whether that work is a story, a painting, or raising a child. Art is created in the present, where nothing is guaranteed to us but the process of making it. If we stay in that moment and enjoy the full experience of it – if not because of the challenge then despite it – our work will be better for it. »
– David duChemin, A Beautiful Anarchy

IV
FACE AU MUR

Les apparences me montrent aux quatre coins du monde, suivie par des dizaines de milliers d’abonnés, trompant les gens sur la quantité de mes revenus.

Or, incapable de rembourser ma carte de crédit, de payer mon abonnement téléphonique et un loyer, et ayant épuisé toutes mes idées plus folles les unes que les autres, je me retrouve face à un mur : vendre mon corps, ou aller travailler pour un patron – ce qui, à mon sens, n’est pas bien différent.

Travailler. Pour un patron. La plupart des gens, qui ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre, diront « Bah comme tout le monde! ». Ouaip. Sauf que parfois, il faut composer avec une angoisse sociale et une non-reconnaissance de l’autorité qui rendent inaptes au statut d’employé.

Au tout début de ma carrière, j’avais des jobs à côté, et le seul que j’ai tenu plus de trois semaines, c’est-à-dire un an et demi, était celui en usine. À choisir entre un 9 à 5 avec deux heures de pause au total et un smic, j’ai préféré le travail à la chaîne dégradant, de 6h à 13h avec 30 minutes de pause, payé une fois et demi le salaire minimum. Pas de patron sur le dos qui passe donner des ordres toute la journée, pas d’heures à glander à me dire que je pourrai faire autre chose à ce moment là, pas de journée entière perdue pour un boulot qui ne me parle pas.

L’idée d’y retourner m’angoisse fortement.

« Ces histoires de dégaine
Ou de musique attachée par des chaînes,
Avoir la bonne guimic en stock et le profil marchand
Je m’en tamponne encore plus aujourd’hui.
Ma volonté mon thème,
mon insolence, mes démons et tout ce que j’aime
Et si ça ne résonne pas je m’en moque ça sera ma vérité
La seule chose que je garde aujourd’hui. »
– Vibe, Je m’en bats

V
DON’T BELIEVE THE HYPE

Je pourrai aussi choisir de mettre de l’eau dans mon vin, et faire des choses que je n’aime pas, mais qui restent dans mon domaine : comme de la photo de mariage, ou des vidéo-clips à bas prix pour des artistes médiocres, ou encore des peintures faciles que le monde aime.

Sauf que, encore plus que l’idée d’aller travailler pour un patron m’angoisse, l’idée de créer des choses que je n’aime pas et ainsi travestir mon art, tromper mon inspiration, profiter de mon talent, m’est impensable.

Et j’ai déjà essayé.

Depuis que j’ai commencé mon activité, j’ai reçu de nombreux et précieux conseils de la part d’amis, artistes, collègues du milieu. C’est jamais évident de se lancer, encore moins dans un milieu totalement étranger sans aucun contact, ni ressource.

Parmi les conseils qu’on m’a donné, il y a eu ceux concernant l’image. On m’a dit de vendre mon image, de miser dessus. Parce que les gens, c’est les visages qu’ils aiment voir, ils ont besoin de pouvoir s’identifier à des faces. À ce moment là, je ne publiais pas d’images de moi, on ne pouvait voir que mes créations, peintures et photos. J’ai appliqué ces conseils répétitifs en publiant des photos de moi sur Instagram, sur les articles que je publiais, sur les liens facebook. Et ça marchait, bien, très bien. J’avais trois fois plus de like et commentaires sur chaque publication et vingt à trente fois plus de visites sur mes articles. J’avais même créé un album photo titré Escro dans mon disque dur, avec une sélection de photos de moi dedans. Escro, parce que ma face n’avait rien à voir avec mon message. Mais ça marchait. Sauf qu’à un moment donné, j’en ai eu marre de voir ma face dans mes publications. Ça ne représentait rien pour moi. Ça ne représentait pas le(s) message(s) que je voulais faire passer. Je me suis auto-soulée. Alors j’ai arrêté. Tant pis. Ceux qui liront ou regarderont ce que je publie seront réellement intéressés par le contenu. Tant pis pour les autres.

Puis il y a eu les conseils sur les nouvelles fonctionnalités des réseaux sociaux. On m’a conseillé de faire des live pendant mes voyages. Ça aussi c’est vendeur, puis ça attire du monde, de montrer ce qu’on fait, son intimité, etc. Non seulement je n’y pense jamais. Mais en plus, qu’est-ce que ça m’ennuierait de me balader téléphone à la main et de vivre les instants à travers mon écran. C’est peut-être vieux jeu, mais, sans avoir réussi à toucher exactement ce qui me dérange dedans, je trouve ça spécial ce concept de live, ces sortes de web-réalité intrusives…

La recherche d’approbation, de reconnaissance. Chercher ce qui plaît d’abord, faire ensuite. Faire des articles courts, avec des sous-titres, avec un certain nombre de mots sous chaque sous-titres. Ne pas répéter trop souvent le même mot, enlevant ici toute possibilité de figure de style. Utiliser tel design moderne. Ça a toujours été le cas, sauf que là, avec les réseaux sociaux, on est immédiatement confrontés au retour et avis du spectateur.

LES RÉSEAUX SOCIAUX M’ONT TUER

J’ai essayé. Et pour le peu de changement que ça apporte, ça ne m’intéresse pas. Alors tant qu’à créer, autant que je fasse ce que j’aime, même si je suis la seule, même si personne regarde.

Aussi bien dans les créations, que dans le business, il y a toujours ce dilemme entre ce qu’on veut et ce qui plaît. Et pourtant, d’expérience et d’observation, c’est souvent lorsqu’on fait les choses avec le coeur, dans un moment de j’en ai plus rien à faire, qu’on touche les autres.

Parce qu’authentiques, parce que vrais, parce que vulnérables.

« There is the knowledge that our work reveals who we are to others. Hard as it is, vulnerability is powerful. It changes our relationships and gives depth to anything we touch, and our art will be best where we allow ourselves the trauma of transparency. The sooner we care more for what we create than for the opinions of others, the sooner our art will become bigger than us. »
– David duChemin, A Beautiful Anarchy

VI
AVEC EUX

Puis il y a eu ces artistes et amis, que j’ai vu struggle, qui m’ont inspiré, volontairement et involontairement, qui m’ont reboosté et redonné un peu de confiance.

Il y a eu Féfé. Qui par ses encouragements et ses attentes de me voir donner le meilleur de moi-même jusqu’à ce que j’atteigne les sommets, m’a donné de la force. Qui en me disant honnêtement que c’est à moi et à personne d’autre de me sortir de cette situation, par le travail acharné, m’a donné un coup de pied aux fesses. Si je n’y arrive pas, c’est que je ne le veux pas suffisamment : « Qui veut, peut ».

Il y a eu Gilbert Rozon. Qui, fortement critique, après avoir acquis une de mes photos dans sa collection privée, m’a laissé cette note vocale à six heure du matin me disant que j’étais indéniablement une grande artiste. Des mots que je me remémore dans ces périodes.

Il y a eu Lisa Simone. Une connexion spéciale qui s’est établit à travers nos créations respectives, et à travers ce que chacune dégage aux yeux de l’autre. Ce feeling réciproque, avec une artiste que j’admire tant, me force à me donner une certaine légitimité.

Il y a eu Vibe. Nous identifiant au côté sauvage et arrogant de l’un et l’autre, il me réconforta en me disant simplement que ce passage à vide serait temporaire et que je devais faire ce qu’il y avait à faire coûte que coûte, quitte à donner mon temps à un patron.

Il y a eu Eddy King. Qui me racontant son parcours dans l’éternelle balance entre créer et faire de l’argent, ponctué d’un succès du débutant, d’un passage à vide, puis d’un retour du phoenix, m’inspira et me donna envie de voir un avenir similaire.

Il y a eu Sly Johnson. Qui par son talent, son parcours, et un simple « Tu nous apaises avec ton travail », a alimenté ma motivation.

Il y a eu Ben L’Oncle Soul. Qui par un inattendu et innocent « Merci pour le travail que tu fais », me donne envie de croire que je suis sur la bonne voix et que je dois continuer.

VII
DAVID DUCHEMIN

Puis il y a eu David duChemin, avec son livre A Beautiful Anarchy. Une claque et un coup de pied aux fesses en même temps. Dans la même veine que The Bic Magic d’Elizabeth Gilbert, David duChemin est ici plus invictif. Un ton semblable à celui de Féfé, « qui veut, peut ».

A Beautiful Anarchy est probablement le livre le plus important que j’ai pu lire jusqu’à maintenant, pour ma carrière et mon mode de vie.

Bien sûr, je ne peux m’empêcher d’y voir dès les premières pages, un signe dans sa dédicace « For Cynthia, My Beautiful Anarchist ».

Le quatrième de couverture, par James Victore :

« THE TRULY EXTRAORDINARY LIFE has never belonged to the so-called talented or fearless ; it belongs who finds the courage to be intentional and authentic.
Our best lives are lived when we colour outside the lines, free to listen to, and act upon, our own voice. Our lives can be bold, beautiful, deeply human experiences that ripple out and touch others. But they have to be our lives.
A Beautiful Anarchy is a vulnerable, honest, and insightful book about the human longing to create, whether that’s creating a family, business, garden, or photograph. But our greatest creation can be an intentional life lived on our terms. If you already identify as a creative person, this book is an invitation to more intentionally explore your creative process. If you’re someone who’s ever said, « But I’m not really creative », then it is a call to exhume a part of yourself that desperately needs to get out and breathe.
This book is for every person who’s allowed the voices, expectations, and rules of others to stop them from colouring outside the lines and creating what could be their most astonishng, authentic art : a life well lived. »

David duChemin parle de la notion d’échec, abordé comme un passage obligatoire : tenter, c’est prendre le risque d’échouer. Et il y a toujours un moment où l’on fait face à l’échec. Ça peut être au début, lorsqu’on échappe à la chance du débutant. Ça peut être en milieu de carrière, après avoir connu un succès relatif. Ça peut être à la fin… Mais qui dit perdre, dit avoir tenté et pris les risques nécessaires. Là où l’échec peut être vu comme négatif, c’est quand on ne s’en relève pas et qu’on abandonne, comme si échouer était une fin en soi. Or, ce n’est qu’une étape, une étape normale.

« You may have more to lose by attempting this than by spending an hour on Facebook, but all the friends and followers in the world aren’t going to make your work better, or get it started on your behalf. And where you have the most to lose, you have the most to gain, so get started. Begin despite the fear. Begin despite your unreadiness. Begin despite your lack of inspiration or growing pile of dishes. Start. »
– David duChemin, A Beautiful Anarchy

Après avoir abordé d’importants thèmes comme se réaliser soi-même, la création comme faim en soi, sortir de sa zone de confort, ne pas écouter l’imposteur en nous… il nous met un coup de pied aux fesses par son langage cru et honnête.

« Most of us do not have to create constraints ; we all live and create with enough limitations. Not enough money. Not enough time. Not tall enough. Not smart enough. But there’s a fine line between a constraint and an excuse, though often the only difference between them is perspective, and how we act on them. A constraint seen as a help to the creative process gets us closer to accomplishing our work. Seen as a barrier, that constraint becomes an excuse. Like so much in life it’s a matter of attitude, though it’s taken me over 40 years to see it. »
– David duChemin, A Beautiful Anarchy

Suis-je capable de faire autre chose que de créer ? En ai-je envie ? Est-ce que mon âme serait ok avec un autre chemin. Je sais pertinemment que non. Dans cette vie qui s’apparente à un choix, je n’ai pas l’impression de l’avoir.

Au final, quand on sait qu’on a été attrapé par l’art presque contre notre volonté, comme un mariage forcé, qu’on ne peut rien y faire, il ne nous reste qu’une seule chose : continuer, coûte que coûte.

« I promise you, it is possible, but it won’t happen accidentally, it happens intentionally, with many a failure. As beautiful as the words « I wish » are, they’re impotent next to the words I will…. »
– David duChemin, A Beautiful Anarchy

VIII
MÉTRO, BOULOT, DODO

Nous sommes le 6 septembre, je prend le métro pour me rendre à l’aéroport. Nous sommes quelques heures après l’heure de pointe, mais il y a encore beaucoup de travailleurs qui se rendent chez leur patron, pour la plupart avec la mine défaite. Je sais que dans six semaines, je serai des leurs, temporairement.

À ce moment, je me dit que malgré tout, tout ça en vaut, et en vaudra la peine…